Jazz et blues - Bud Shank: le saxo invisible

Bud Shank est allé en studio et il en est mort. Le docteur l'avait prévenu: «Si tu souffles dans ton alto, tu prends le risque de trépasser.» Mais voilà, comme sa femme l'a confié, cet enregistrement c'était sa dernière chance de jouer, d'ajouter un chapitre à une carrière longue de 60 ans et surtout très riche de faits méconnus, mais ô combien marquants.

Clifford Everett Shank avait 82 ans. Lorsqu'on a appris cette nouvelle, on a pensé illico à la Californie. Au Los Angeles des années 1950, à Gerry Mulligan et Chet Baker, au Lighthouse Cafe de Hermosa Beach et aux étiquettes Pacific Jazz et Contemporary et à Art Pepper, au Blackhawk Club de San Francisco, au west coast jazz ou au cool jazz, à Shorty Rogers et aux studios d'Hollywood. Aux Mamas and the Papas, aux Beach Boys et autres consorts qui faisaient appel aux talents de Shank et Shelly Manne pour jouer ce qu'ils ne parvenaient pas à jouer.

Sur tous ces gens, dans tous ces lieux, Shank a imprimé son influence. Déclinons. On sait trop peu que le cool jazz, que la nonchalance, le jeu aérien qui ont distingué les musiciens de la côte ouest de ceux de la côte est, doit beaucoup, beaucoup, à Shank. C'est lui qui le premier développa, avec la complicité de Mulligan, Baker et du contrebassiste Howard Rumsey un style, une esthétique qui marqua durablement les esprits musicaux.

On sait trop peu que bien avant Stan Getz, Shank avait accompli la fusion de la bossa-nova et du jazz en compagnie du guitariste Laurindo Almeida, avec lequel il s'était lié d'amitié lorsqu'ils étaient tous les deux dans le big-band de Stan Kenton. Plus précisément, les volumes 1 et 2 de Brazilliance Shank les avaient gravés en 1953.

On sait trop peu qu'avec le batteur Shelly Manne, le pianiste Jimmy Rowles et le trompettiste Shorty Rogers, Shank était un des musiciens très appréciés des grands cinéastes de l'époque. Otto Preminger et son Anatomy of a Murder, John Cassavettes, John Huston, Martin Ritt et bien d'autres maîtres de la pellicule ont ponctué leurs films des sonorités claires de Shank.

Comme il était aussi à l'aise à la flûte qu'au saxo, Shank fut l'instrumentiste le plus fréquemment appelé par les fantassins de la pop des années 1960. Le solo de California Dreamin', c'est lui, certaines pirouettes sonores des Beach Boys et d'autres groupes c'est... On sait que dans les années 1970, il a fondé le L.A. Four avec Almeida, l'immense Ray Brown et le batteur Jeff Hamilton. Qu'il a eu passablement de succès sur les scènes du monde avec ce quartette avant de se consacrer en 1989 et 1990 à la propagation de la bonne parole jazz de Seattle à San Diego.

Clifford Everett Shank, dit «Bud Shank», est l'archétype du musicien que le commun des mortels aurait de la difficulté à nommer même si TOUS les mortels du commun l'ont entendu. Shank fut le grand invisible du jazz. Ave!

En rafales

- C'est encore une fois l'histoire d'une galette gravée il y a des lunes, indiennes évidemment, et qui croupissait dans les caves des mastodontes de l'industrie. De quoi s'agit-il? On My Way & Shoutin' Again: Count Basie and His Orchestra Play Music by Neal Hefti édité à l'origine par Verve et que publie ces jours-ci le groupe Universal. Qu'on camoufle du William Basie, qu'on cache les productions du patron du swing, ça nous met dans une colère noire. Le noir des fonds miniers pour être précis. Bon. À 21,44 $, taxes comprises, c'est le meilleur rapport qualité-prix du trimestre.

- Au début du mois prochain, le contrebassiste Normand Guilbeault proposera un nouvel album consacré à l'oeuvre de Charles Mingus. Le lancement se fera au Upstair's. En attendant, on peut aller à la rencontre de son extraordinaire groupe ce soir au Dièse Onze au 4115-A, rue Saint-Denis. 514 223-3543.

À voir en vidéo