Paul dans le bayou

Paul Cargnello aime mélanger les genres sur ses albums, comme il aime mélanger les langues.
Photo: Paul Cargnello aime mélanger les genres sur ses albums, comme il aime mélanger les langues.
Histoires et légendes

Connaissez-vous Bras coupé, Zozo Labrique, Annie Christmas, Marie Leveau, Mama Roux, Zo Klo et Sanité Dédé? Ce sont autant de figures révolutionnaires et mythiques de La Nouvelle-Orléans, qui ont inspiré le nouvel album de Paul Cargnello, Bras coupé. Celui qui navigue à travers le rock, la pop, le blues, le funk et le reggae avec une facilité déconcertante s'est plongé dans les récits de la région américaine et en a fait un album qui parle de politique, sans en parler vraiment.

Et l'exercice ne s'est pas fait sur un coup de tête. L'auteur d'Une rose noire est un véritable mordu de ce coin de pays. Cargnello y a fait plusieurs voyages, avant et après Katrina, et est fasciné par les aspects musical, linguistique et historique de ce port de mer. «Il y a une créativité explosive, un amour pour la musique, un éclectisme, raconte l'auteur-compositeur-interprète. Ça, ça m'intéresse, parce que c'est une des critiques qu'on me fait souvent, de ne pas tomber dans un genre spécifique.»

Paul Cargnello aime mélanger les genres sur ses albums, c'est vrai, comme il aime mélanger les langues. Après deux disques en studio (Lightweight Romeo et Between Evils) et un live presque entièrement en anglais, le guitariste a offert en 2007 Brûler le jour, surtout en français, puis la parenthèse intime Bragging chantée en anglais, et enfin ce Bras coupé, où les deux langues officielles se chevauchent à même les refrains, mais avec une prédominance de la langue de Miron.

Pour Bras coupé, Cargnello s'est plongé dans les livres et les archives. Il en a tiré les histoires fascinantes de figures mythiques de La Nouvelle-Orléans, très souvent des francophones qui se sont battus pour leur liberté. Une façon de faire très folk de citer le passé, avoue-t-il, mais sans la musique qui vient avec. «Selon moi, c'est l'album le plus politisé que j'ai fait, et sans parler directement d'un mouvement, explique-t-il. Je l'ai fait en prenant des exemples de gens qui ont lutté pour leur émancipation; j'ai vraiment essayé de ne pas être "preachy".»

Par exemple, l'histoire de ce Bras coupé, né Squire, qui, selon ce que raconte Cargnello, était un esclave du célèbre pirate Jean Lafitte, «un vrai diable»! «Bras coupé a tué son maître et a commencé une rébellion dans le bayou, avec des autochtones, avec des rejets de la société louisianaise. Il est devenu une légende. Pour les Blancs, c'était le diable dans le bois, celui qui tue les enfants; et pour les Noirs, c'était celui qui allait libérer tous les esclaves de La Nouvelle-Orléans, raconte Cargnello, ses mains imitant un balancier. C'est peut-être la chanson la plus révolutionnaire que j'ai écrite dans ma vie. Juste en réexaminant son histoire.»

Ne pas céder

Se mêlent à ces vignettes-hommages aux révolutionnaires celles généralement sombres de la vie du chanteur nouvellement papa, de ses amours, de ses guerres intérieures. Pourtant, pour enrober ses textes relativement pessimistes, Paul Cargnello a invité son groupe, The Frontline, et des cuivres de la formation Papa Groove à se joindre à lui pour peaufiner des musiques hyper-joyeuses, encore une fois inspirées de La Nouvelle-Orléans. Il cite abondamment son idole Dr John, mais on croirait entendre par moments les rythmes d'un jeune Santana ou la guitare folle d'un Hendrix. On a aussi droit à un étonnant duo avec Tricot Machine et à un texte de Michel Rivard.

«Je voulais jouer avec mon band, je voulais faire ça dans un esprit live, comme sur les albums de Little Richards, Fats Domino, Professor Longhair, raconte le chanteur. Y'a du muscle derrière cet album-là; c'est ce qui manquait à Brûler le jour. On a essayé de trouver un son organique, roots, mais avec un peu de modernité.»

Fier de son nouveau-né, Cargnello reste discret sur ses espoirs. Le succès, visiblement, ne lui a pas monté à la tête. Même que le sujet est délicat pour celui qui a toujours oeuvré dans les marges. «Je ne sais pas combien de fois les gens m'ont accusé d'être un "sell-out". Des anciens fans, des anarchistes, ou des gens qui n'aiment pas que je fasse des choses commerciales, explique le chanteur en haussant les épaules. J'ai fait quelques compromis, mais pas des grands compromis; je ne vais jamais céder sur mes idées politiques, ce n'est pas comme si je jetais mes valeurs!»

Une pause. Paul se gratte les favoris, pèse ses mots. «En même temps, let me just suggest this: il y a la possibilité que je ne sois jamais capable de reproduire ce que j'ai fait avec Une rose noire. Peut-être que je vais retomber dans les bras de CIBL et CISM. Et ça ne serait vraiment pas la fin du monde!»

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Bras coupé

Paul Cargnello & The Frontline

Anubis / Outside

Au Petit Café Campus le 15 avril