Musique classique - Nagano et Nézet-Séguin en DVD!

Deux DVD lyriques, fraîchement parus, se signalent particulièrement à notre attention. L'un présente Kent Nagano, un habitué du catalogue DVD; l'autre documente pour la première fois en vidéo Yannick Nézet-Séguin. Il s'agit de la production du Roméo et Juliette de Gounod à Salzbourg.

Les deux spectacles sont récents et fort huppés. Yannick Nézet-Séguin dirige dans le temple estival de la musique classique, Salzbourg, un spectacle monté par Bartlett Sher pour le couple (scénique) Netrebko-Villazon. Enceinte, la chanteuse russe dut annuler sa participation. Elle fut remplacée par un clone, la Géorgienne Nino Machaidze, formée à Milan.

L'Idomeneo de Mozart par Kent Nagano n'est pas moins symbolique. C'est le spectacle donné pour la réouverture, en juin 2008, du Théâtre Cuvilliés de Munich, qui avait vu la création de ce même opéra en janvier 1781. Ce bijou architectural rococo a été construit entre 1751 et 1753 par l'architecte François de Cuvilliés. À l'exception de quelques éléments de décoration, il avait été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale et fut reconstruit dans les années 1950. Évidemment, le spectacle désigné de la réouverture, après quatre ans et plus de 30 millions de dollars de rénovation, était Idomeneo. La première image du DVD montre d'évidence pourquoi il était important de restaurer cette salle: c'est un bijou!

Un opéra mal-aimé

L'arrivée d'un DVD d'Idomeneo est toujours la bienvenue car, contrairement à La Clémence de Titus, cet opéra, pourtant plus intéressant à mon avis, a peu profité du regain d'intérêt accordé à certains pans de l'oeuvre de Mozart en 2006, lors de l'année du 250e anniversaire de sa naissance.

Pis encore: il est très difficile d'accéder au «vrai» Idomeneo, car plus que d'autres c'est un ouvrage souvent victime de coupures. On a même vu documenté en DVD un spectacle (John Pritchard chez Arthaus) qui commençait avec la scène n° 7 du premier acte! Dans d'autres (Östman, Arthaus), des rôles entiers — celui d'Arbace, confident du roi — étaient carrément démantibulés.

À cela s'ajoute le fait qu'Idomeneo est un ouvrage vocalement très exigeant. Si en 2006 cet opéra n'a pas connu d'engouement particulier, les célébrations mozartiennes nous ont cependant valu deux parutions essentielles en vidéo. La distribution de la première, en provenance du Met (saison 1982), dit tout de l'exigence vocale de l'ouvrage: Luciano Pavarotti, Frederica von Stade, Ileana Cotrubas et Hildegard Behrens! Le résultat était à la hauteur...

Autre bonheur inespéré: Idomeneo fut à mes yeux le meilleur opéra de l'année Mozart à Salzbourg. Le spectacle d'Ursel et Karl-Ernst Herrmann, dirigé par Roger Norrington, avec Ramon Vargas en Idomeneo et Magdalena Kozena en Idamante, a été documenté dans la série Mozart 22 par Decca.

Le terrain investi par le DVD Medici Arts dirigé par Nagano n'est donc plus le no man's land d'il y a trois ans. Le point musicalement le plus notable est la présence d'un ténor (solution de remplacement au mezzo-soprano) dans le rôle d'Idamante. Pavol Breslik est excellent, mais ce qui marche bien sur le plan scénique est à mon sens un peu moins convaincant dans l'agencement des couleurs vocales, le dipôle Idomeneo-Idamante, ténor-mezzo, devenant ténor-ténor.

Le plateau est dominé de très loin par l'Idomeneo de John Mark Ainsley et l'Ilia de Juliane Banse, ainsi que par les choeurs, élément fondamental de cet ouvrage. L'Elettra d'Annette Dasch plafonne un peu et Reiner Trost, chanteur à la dérive dans le CD de La Clemence de Titus chez DG, est logé presque à la même enseigne dans le rôle d'Arbace. La direction de Kent Nagano est vive, nette, va à l'essentiel (les arches dramatiques), sans échappatoires poétiques.

Mais l'élément le plus intéressant est la mise en scène de Peter Dorn, qui évacue les flaflas, les stigmates de l'antique, les flots déchaînés, pour se recentrer sur la destinée individuelle du père que le destin conduit à devoir sacrifier son fils, et de ceux qui gravitent autour d'eux. Plus de pompe (façon Ponnelle à New York), mais un recentrage sur des conflits intérieurs allant jusqu'aux idées suicidaires. Très beau spectacle, donc, auquel je préfère néanmoins la production salzbourgeoise.

La réalisation DVD a été moins soignée que le spectacle: sur le premier DVD, par exemple, la bande sonore a été mal coupée après l'intermezzo entre l'acte I et l'acte II (raccord plage 18-19), et l'arrivée de divers logos deux secondes après la fin de l'acte II est d'un manque de goût rare.

Un mur de légende

Le Roméo et Juliette de Salzbourg se distingue d'emblée par la magie du lieu: le fameux mur de la Felsenreitschule, qui a vu tant d'événements légendaires, dont La Flûte enchantée de Ponnelle et Levine il y a trente ans ou presque.

Cette magie fut dévoyée dans plusieurs spectacles des ères Mortier (Chauve-souris de Strauss, Damnation de Faust de Berlioz) et Ruzicka (Don Giovanni), mais elle joue son rôle, cadre digne et mystérieux, rehaussé par un magnifique éclairage.

Bartlett Sher, metteur en scène réputé à Broadway, qui avait concocté un truculent Barbier de Séville au Metropolitan Opera, et son scénographe Michael Yeargan, créent un spectacle foisonnant qui fourmille de «micro-événements», y compris des paillettes qui tombent sur Juliette à son arrivée sur scène! Il s'agit d'en mettre plein les yeux et le public est aux anges. La caméra de Brian Large tend à recentrer les choses en captant l'essentiel d'assez près.

Rollando Villazon chante comme un damné. L'histoire nous a montré depuis que cette résurrection vocale estivale n'aura été qu'éphémère. Quelle performance physique pourtant... Machaidze est effectivement le clone de Netrebko: profil, voix et mimiques. Les autres rôles sont très bien distribués, avec le Canadien Russell Braun en Mercutio, l'excellent Stephano de Cora Burgraaf, parfaite dans cet emploi, et un frère Laurent (Mikhail Petrenko) qui ne trémule pas dans sa barbe.

Yannick Nézet-Séguin a marqué beaucoup de points lors de cette apparition salzbourgeoise: élan dans la direction, couleurs justes inculquées à l'Orchestre du Mozarteum et parfait contrôle du plateau. C'est un sans-faute dont il récoltera longtemps les fruits.

Le Roméo et Juliette du Met, avec Roberto Alagna, n'ayant pas été reporté en vidéo domestique, sans doute parce que Alagna est déjà le héros de deux DVD — dont un film quétaine avec acteurs et post-synchronisation —, ce nouveau venu s'impose aisément au catalogue.

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- Idomeneo. Munich, juin 2008. Direction: Kent Nagano. Avec John Mark Ainsley, Pavol Breslik, Juliane Banse, Annette Dasch, Rainer Trost. DVD Medici Arts.

- Roméo et Juliette. Salzbourg, juillet 2008. Direction: Yannick Nézet-Séguin. Avec Roilando Villazon, Nino Machaidze, Mikhail Petrenko, Russell Braun, Cora Burggraaf et Falk Struckmann. DVD et Blu-ray Deutsche Grammophon.

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