Glenn Gould compositeur!

ATMA met sur le marché un disque fort inattendu, regroupant les Quatuors à cordes de deux grands musiciens canadiens, pas vraiment connus pour leurs carrières de compositeur: Glenn Gould et Ernest MacMillan. À quoi doit-on s'attendre dans ce nouveau CD du Quatuor Alcan?

Sa carrière de compositeur, Glenn Gould l'a accomplie en tant... qu'interprète, «recomposant» en quelque sorte bon nombre d'oeuvres sur lesquelles il jetait son dévolu, allant parfois jusqu'à se venger de compositions qui ne lui agréaient pas. Il a procédé ainsi avec certaines sonates de Beethoven, avec la musique pour piano de Mozart aussi, hélas! On peut aussi dire qu'il a appliqué le procédé à l'ensemble du répertoire et sur l'ensemble de sa carrière. Cela peut sembler être une affirmation un peu simpliste et péremptoire, mais elle n'est pas très éloignée de la réalité.

Rendez-vous manqué

Gould était sincèrement tenté par la composition et on peut vraiment s'étonner de ne pas avoir, par exemple, de lui plus de cadences (morceaux joués en solo, à la discrétion de l'interprète, à la fin d'un mouvement) pour les grands concertos du répertoire. Sa cadence pour le 1er Concerto de Beethoven a été publiée, mais on pouvait espérer entendre son imagination fertile se déployer dans bien d'autres oeuvres.

On a entendu récemment à Montréal, dans le Concerto pour piano en ré de Haydn joué par Marc-André Hamelin, à quel point une cadence personnelle et pertinente peut modifier la perspective d'une oeuvre. Hamelin avait choisi un enrichissement du second mouvement de l'oeuvre de Haydn conçu par la claveciniste Wanda Landowska. Il est vrai que Gould, s'étant retiré des scènes très tôt, ne jouait plus avec orchestre et n'allait donc pas composer des éléments de concertos qui lui auraient été totalement inutiles.

Si l'oeuvre de Gould que l'on rencontre ça et là dans des vidéos ou disques de lui est So You Want to Write a Fugue? (1963) écrit pour une émission de télévision, sa contribution la plus importante au répertoire classique est un Quatuor à cordes, daté de 1956 et auquel est accolé le numéro d'opus 1. Il existe par ailleurs une Sonate pour basson et piano, écrite à l'adolescence et quelques rares pièces pour piano.

Pourtant la tentation de devenir compositeur était grande. Dans le site de Bibliothèque et Archives du Canada, dans le fonds Glenn Gould, on trouve un texte du compositeur Jacques Hétu rappelant la citation suivante: «J'aimerais, avant d'atteindre 70 ans, avoir réalisé un certain nombre de bons enregistrements, avoir composé de la musique de chambre, deux ou trois symphonies et un opéra.»

Influences

L'écoute du disque du Quatuor Alcan est surprenante. Ce qu'on entend pendant les 33 minutes d'une oeuvre tortueuse en un seul tenant, c'est une décoction de la période expressionniste de Schoenberg. Dans la notice du présent disque, Irène Brisson a bien évidemment également noté cette parenté, citant d'ailleurs le pianiste compositeur: «Ma grande admiration pour la musique de Schoenberg, par exemple, n'impliquait pas un rejet des romantiques viennois appartenant à la génération précédente.» Schoenberg pour les chromatismes, Brahms et Strauss pour l'épaisseur et la profusion des textures, le tout dans un canevas visant une complexité intellectuelle proche de l'Opus 133 de Beethoven.

On entend ici surtout une post-Nuit transfigurée, dont l'articulation (cinq parties sont mentionnées dans la notice, mais pas «plagées») n'est pas très audible. Otto Joachim, l'un des créateurs du Quatuor, lui-même compositeur, cité dans la notice du CD, remarque que Gould «a commis toutes les erreurs du compositeur débutant: il n'a pas su quand ni comment mettre un point final à son oeuvre». Ce bouillonnement débordant d'ambitions s'adresse donc aux esprits curieux et ne s'impose pas comme une révélation.

L'inattendu

De manière inespérée, le quatuor d'Ernest MacMillan, figure majeure de la vie musicale canadienne au XXe siècle, est, dans les faits, le centre d'intérêt du disque.

Son Quatuor à cordes en ut mineur, écrit en 1914 et révisé en 1921, est fortement marqué par la musique française. Il est à noter qu'en 1914 MacMillan séjournait à Paris. Par contre, je décèle là aussi une influence de La Nuit transfigurée dans le mouvement lent, lento ma non troppo, une parenté qui n'est pas attestée apparemment.

Le CD est complété par deux admirables Esquisses pour quatuor à cordes sur des airs canadiens français. L'atmosphère tendre et recueillie de Notre Seigneur en pauvre en fait le moment le plus attachant du programme.

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