Pierre Lapointe, de Mutantès à Sentiments humains

Pierre Lapointe
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pierre Lapointe

Ou comment le spectacle le plus ambitieux de l'histoire des FrancoFolies de Montréal a servi de préproduction à un bouleversant album de chanson pop. Ou comment le gars violemment instinctif qui chante «J'ai frappé contre le mur ma tête / J'espère qu'elle éclatera» survit pour en parler. Pause-café avec un exalté.

Pierre Lapointe arrive au pas de course. Il me rejoint au fin fond du café de Radio-Canada. Désert de la tranquillité en ce milieu de mardi après-midi. Ça contraste avec lui, fébrile comme toujours, la tête au pas de course itou. On parle de Yoko Ono. Je suis encore sous le choc de mes dix minutes avec elle, le matin même. Étrangeté de la réalité. Elle existait donc pour vrai. «Je comprends! Pour toi, ça devait être comme rencontrer la compagne de Dieu!» Un peu ça. Il évoque une amie qui, à 13-14 ans, rencontra son idole, Diane Dufresne. «Elle était sidérée. Diane s'était penchée vers elle et lui avait dit: "Je chie pis je pète comme toi." Un grand moment...»

Et lui? Les fans ne sont pas en apoplexie devant lui? Il rit. «Pas à ce point-là, mais il y a une charge. Un regard chargé. Tu le sens. Et t'en jouis, t'as envie qu'on te regarde, t'es exhibitionniste, tu fais le métier de t'exhiber. C'est quand même pas par hasard si je me montre tout nu dans le film d'Éric.» Éric comme dans Éric Morin, le réalisateur du documentaire-fiction Mutantès: dans la tête de Pierre Lapointe, sorte de «making of» mutant du spectacle créé par Pierre Lapointe et sa petite armée de collaborateurs pour les 20 ans des FrancoFolies de Montréal, en août 2008. Dévoilé au dernier FIFA, le film est diffusé ce samedi à Artv.

Nu, il l'est. Même pas brièvement. Un long plan. Assis au piano, sur la scène à Wilfrid-Pelletier. Sans spectateurs dans la salle, mais «en présence de toute l'équipe de tournage», précise l'intéressé. «L'étrangeté, pour un artiste, c'est pas le fait de s'exhiber, c'est que les gens se sont formé une idée de toi, en dehors de toi. Ils ont décidé: ils te regardent avec un préjugé favorable, ou défavorable. C'est pas toi qu'ils regardent, c'est leur idée de toi.» Et on s'habitue? «C'est long avant d'être bien là-dedans.»

Être bien. Dans sa tête, dans son corps. C'est le but, se dit-on, chez l'humain normalement constitué. Reste à savoir si Pierre Lapointe est un humain normalement constitué. À écouter et réécouter les 17 extraordinaires et troublantes chansons qu'il offre ces jours-ci en pâture, la douzaine de l'album Sentiments humains et les cinq du CD complémentaire intitulé Les Vertiges d'en haut, à connaître mieux dans leurs atours de studio ces chansons créées majoritairement pour Mutantès, on dirait que non. Anormal, le gars. Trop intense pour son bien, trop obsédé par la mort, trop agressif pour ne pas être un brin dangereux, à tout le moins pour lui-même. Un type qui chante «Un jour j'irai pisser sur toi / Pour souiller chacun des sourires / Qu'ils ont en parlant de toi» dans la chanson-titre, un type qui parle de s'effondrer à tous les détours de rimes, qui espère que sa tête «éclatera» à force de la frapper «contre le mur» (dans le refrain en mitraillade de L'Enfant de ma mère), n'est pas bien dans sa tête.

Ça l'amuse que je dise ça. Comme s'il avait réussi son coup. «Je me rends compte maintenant, à parler de l'album, que ce que j'ai voulu donner de moi, c'est exactement ça: mon agressivité, ma violence. La tête qui éclate, ça fait ouch! Ça reste de la chanson française pop, je ne suis pas Jim Morrison avec les jeans qui puent. Je suis un p'tit gars propre. Mais j'ai aussi quelque part en moi le grognement animal de Jim Morrison. C'est pas pour rien que j'ai écouté autant les Doors. J'ai reconnu quelque chose aussi dans les chants de prisonniers afro-américains. Dans la voix de Nina Simone. Quelque chose comme le souffle premier de l'humain. Le cri de l'humain. Qu'est-ce qui se passe d'animal entre deux êtres? Ç'avait peut-être l'air extraterrestre, mais c'était ça, Mutantès. Et c'est encore plus ça, Sentiments humains.»

Le fait est que c'est l'album des sentiments exacerbés, des transports extrêmes. Tristesse extrême dans la chavirante Coulent les rires, désir extrême de posséder l'autre dans Tu es à moi, peur extrême du rejet dans L'Enfant de ma mère, besoin d'amour extrême dans Comme si c'était hier. Jusqu'aux musiques, fussent-elle typiquement lapointiennes dans les mélodies (et moins étonnantes, en cela, que celles de La Forêt des mal-aimés), qui accolent guitares hargneuses et batteries d'assaut aux cordes somptueuses et au piano lyrique. «C'est moins "cute" que les autres albums. C'est pas rock, ce sera jamais rock, mais c'est l'attitude rock. C'est plus cru.» Philippe Brault, l'arrangeur et réalisateur, y a vu. Le grand frère d'Audiogram, Daniel Bélanger, a validé la direction artistique: «On avait tellement été plongés dans Mutantès, un regard extérieur ne faisait pas de tort.»

Béatitude

On s'étonne d'apprendre que Lapointe n'a pas arraché ces chansons à même ses entrailles dans un grand moment de fureur. «C'est le contraire. Je sortais du show avec l'OM [le spectacle symphonique de La Forêt des mal-aimés, sur la grande scène de la Catherine aux Francos de 2007], et j'étais dans un état de béatitude. J'ai passé un mois à penser que l'être humain est un animal extraordinaire. J'étais dans un état d'ouverture extrême, et il y a eu une sorte de grand lâcher-prise, tout ce que j'avais vécu et ressenti dans les cinq années précédentes s'est retrouvé dans des chansons. J'en ai écrit dix en deux semaines. Toute mon agressivité, toute ma violence, tout a sorti, mais sans drame, ça coulait tout seul.»

On se demande où ira Lapointe ensuite, une fois tout le méchant évacué, une fois tout dévoilé. Dans le film de Morin, on ne sait trop si c'est pour rire, il parle d'une pop pimpante et multicolore, à la japonaise. Dans la chanson finale de l'album, Les Éphérites, il pose la question clairement: «Pourquoi devrais-je toujours être au-devant?» Et il y répond par une autre question: «Est-ce pour contrer la mort / Pour déjouer le mauvais sort / Qu'on s'obstine à vouloir être / Le plus grandiose des êtres?» Commentaire de l'artiste: «Laisser une trace, ç'a toujours été mon obsession. Je pense que j'ai laissé une trace. Si j'apprenais que j'allais mourir bientôt, ce serait correct. En même temps, j'ai des idées pour les 60 ans à venir et je me vois vieux.» Et la tournée de Sentiments humains commence le 18 avril.

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SENTIMENTS HUMAINS

Pierre Lapointe

Audiogram - Sélect
1 commentaire
  • Pierre Javaux - Abonné 5 avril 2009 11 h 58

    Pierre qui roule ... n'amasse pas mousse

    J'ai tout naturellement terminé le titre de Marie-Hélène Poitras dans «Voir» avec le dicton bien connu. Le document d'Éric Morin, «Mutantès, dans la tête de Pierre Lapointe», que j'ai vu hier soir m'a laissé bien perplexe. Je ne conteste aucunement le talent de Pierre Lapointe, il est tout-à-fait exceptionnel. Mais j'ai un gros doute sur sa maturité, il n'a que 27 ans tout de même! Donc, voilà un jeune gars qui a un succès fulgurant et qui se paye la traite parce qu'il veut réinvestir le fric qu'il vient de gagner dans un spectacle mégalo en s'entourant des meilleures collaborations possibles et qui lui font le plaisir d'exécuter ses délires sans poser de question, sans voir l'artificialité d'un tel projet, son côté froid, vide et esthétisant. Je croyais que Pierre Lapointe pouvait prétendre à être un nouveau Boris Vian mais on est encore loin du compte surtout si tout le monde se met à plat ventre devant lui, à commencer par un metteur en scène aussi brillant que Claude Poissant. Même Luc Plamondon qui n'a pas la langue, ni l'égo dans la poche se laisse filmer en «2shot» avec Pierre Lapointe ce qui signifie: nous parlons d'égal à égal et qui se fait poser des questions sur son âge ou qui se fait demander de sortir sur le champ une idée de comédie musicale en collaboration avec Pierre Lapointe. Bon, il esquive les questions mais il aurait pu lui répondre: «dis donc petit morveux, quand tu auras fait le dixième de ce que j'ai fait, on pourra en reparler» Et la cerise sur le sundae, l'analyse astrologique de Robert Lepage, qu'aucun élément nous permet de penser qu'elle doit être prise au second degré, qui parle d'idées suicidaires à un jeune gars qui, visiblement, a besoin d'une aide psychologique sérieuse, c'est vraiment hallucinant.
    Et quand Pierre Lapointe se réclame des voix des esclaves noirs américains ou des cris qui sortent des favelas brésiliennes, il pourrait faire comme l'autre Lapointe, Stéphanie, celle-là qui revient du Darfour et aller y voir d'un peu plus près pour relativiser ses propres délires. Bref, j'espère que Pierre Lapointe arrivera à cette maturité que je lui souhaite et qu'il nous donnera des oeuvres profondes et d'une indiscutable authenticité.
    Pierre Javaux, réalisateur.