À tâtons dans la crise

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À la douce époque du vinyle, on y allait un peu à tâtons: le sillon s'arrêtait là, la prochaine chanson commençait un peu plus loin et on plantait l'aiguille au pif. C'est grosso modo ainsi que l'industrie du disque cherche les solutions à la crise actuelle.

La pilule miracle recherchée? Celle qui permettrait de détourner le public du téléchargement gratuit pour le ramener dans le giron d'une économie structurée. Le pouvoir d'attraction du CD étant moribond, l'industrie se demande où sont les bases de cette nouvelle économie.

«La première évidence qu'on peut avancer, c'est que ça ramène à l'avant-plan tout ce qui est spectacle, affirme Simon Fauteux, un ancien de l'ex-distributeur Fusion III aujourd'hui directeur de Six Media Marketing. La très large diffusion de la musique peut avoir cet effet positif d'attirer plus de gens aux spectacles, où on peut vendre des produits dérivés.»

Mais cet effet, auquel plusieurs adhèrent, ne se fait pas encore sentir ici: selon les chiffres de l'Observatoire de la culture et des communications du Québec, il y a même eu une diminution du nombre moyen de représentations de chaque spectacle de chanson francophone entre 2006 et 2007. Il s'établit à 3,7 représentations par spectacle.

On mise autrement sur les «contrats 360 degrés», de plus en plus populaires. Il s'agit, pour une compagnie de disques, d'offrir à ses artistes des contrats couvrant tout le spectre artistique: disque, gérance, spectacle. «Ça donne une force de frappe intéressante», évalue François Bissoondoyal, qui s'occupe de l'étiquette de disques de Spectra.

Pour Duncan McKie, président de l'Association canadienne des producteurs de disques indépendants (CIRPA), les entreprises doivent assurément se «diversifier». «Avant, on avait une compagnie qui était seulement une maison de disques. Ça ne se peut plus aujourd'hui, il faut éditer, gérer, organiser des tournées.»

Téléchargement

Et il faut aussi utiliser à fond Internet. Si l'industrie a raté le virage Web à ses débuts, elle tente aujourd'hui de rattraper le retard.

Apple et son site iTunes ont défriché le terrain (dont il occupe environ 80 % de la superficie): d'autres emboîtent le pas. Plusieurs sites offrent aujourd'hui la vente en ligne de catalogues élargis. Les mesures de protection (DRM) des fichiers téléchargés sont peu à peu abandonnées, de sorte que le téléchargement devient plus flexible et plus attirant.

«Il était temps», indique Olivier Trudeau, responsable du site Zik.ca de Quebecor. Il observe que l'attitude des étiquettes de disques par rapport au téléchargement payant a changé du tout au tout en 10 ans. «Avant, il fallait courir après eux. Maintenant, c'est l'inverse. Les gens pensent au numérique pour des primeurs, ça fait partie des activités normales d'une maison de disques.»

D'autant que le portail numérique a l'avantage de pouvoir réagir au quart de tour: Quebecor se sert entre autres de cette plateforme pour mettre en vente, 30 minutes après leur enregistrement live, des prestations des participants de Star Académie. «Ça pourrait se faire pour n'importe quel spectacle, dit Olivier Trudeau. Les possibilités sont vastes.»

Autre outil Web: le poste d'écoute Internet, où l'amateur peut entendre une chanson, généralement sans possibilité de la télécharger. Chez Analekta, l'étiquette de musique classique n'a pas hésité à «donner» une pièce d'Angèle Dubeau lors de la sortie de son dernier album. Le site américain d'iTunes en a fait son «single of the week», que 96 000 personnes ont téléchargé en une semaine. L'étiquette permet aussi une écoute complète des albums sur son site Web.

«Nous, on fonce dans cette voie parce qu'on croit que de donner une pièce va promouvoir le disque comme tel, indique Sébastien Ouimet, directeur des ventes à Analekta. Ça augmente la visibilité de nos artistes et ça promeut les autres ventes.»

Légal

La lutte directe contre le piratage se fait, elle, sur le front législatif. Les procès contre les usagers des sites pirates, comme il y en a eu plusieurs aux États-Unis, ne sont plus monnaie courante: on vise davantage la punition à la source. Les gestionnaires de sites et les fournisseurs Internet sont donc dans la ligne de mire.

Au Québec, l'ADISQ préfère s'en «prendre à ceux qui tirent des revenus de l'exploitation commerciale des produits de façon illégale, pas aux usagers», indique sa directrice générale Solange Drouin. On mise aussi sur des campagnes de sensibilisation aux ravages du piratage, mais c'est «un des éléments de la réponse, pas la réponse en soi», dit-elle.

L'ADISQ croit possible de régler une partie de la crise en apportant d'importantes modifications à la Loi sur le droit d'auteur. En juin 2008, le gouvernement fédéral avait déposé une proposition de modification à la loi (projet C-61), mais le déclenchement des élections a repoussé aux calendes grecques le projet. «C'est vital pour l'industrie et les artistes», estime Mme Drouin.

La question d'une «licence globale» — faire inclure dans la facture Internet de chacun une taxe au téléchargement — est aussi discutée par plusieurs; en Europe, d'autres misent plutôt sur le développement complet du marché légal (notamment par la téléphonie). On discute à droite et à gauche, on se concerte, on cherche, on teste. «Mais il nous reste deux ou trois ans de tâtonnement dans le noir», estime le consultant en relève musicale Jean-Robert Bisaillon.

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