Le disque, nouveau produit dérivé

Le musicien Ghislain Poirier, un artiste montréalais bien connu dans l’univers des DJ, mais pas nécessairement du grand public.
Photo: Le musicien Ghislain Poirier, un artiste montréalais bien connu dans l’univers des DJ, mais pas nécessairement du grand public.

Une hécatombe pour tous, le déclin du CD? Pas si sûr, répondent plusieurs artistes. La large diffusion de la musique dans Internet a aussi des effets positifs, qui donnent aux musiciens un rôle plus central dans le processus de mise en marché.

Ils sont de plus en plus rares, les musiciens qui s'offusquent publiquement de l'échange de fichiers musicaux qualifiés d'illégaux. D'une part parce que la vente de disques n'a jamais été très payante pour les musiciens, au contraire de la tournée, d'autre part parce que le changement de modèle actuel remet l'artiste au coeur du processus économique.

«Il faut d'abord et avant tout que la musique circule», explique le musicien Ghislain Poirier, un artiste montréalais de musique électronique influencé par la musique caribéenne. Bien connu de l'univers des DJ, Poirier ne l'est pas nécessairement du grand public: et pourtant, celui qui a notamment collaboré avec Pierre Lapointe voyage partout et tout le temps en Amérique du Nord et en Europe, invité dans des festivals et par des producteurs. Cela, dit-il, parce que sa musique a voyagé avant lui.

«Pour vendre la musique, il faut que les gens l'entendent d'une manière ou d'une autre, dit-il. Il n'y a rien de mieux que de jouer en concert dans une ville où t'as jamais mis les pieds, où tes disques ne sont pas distribués, mais où le public reconnaît tes chansons.» D'autant que Ghislain Poirier croit que rien n'empêchera un amateur qui a téléchargé sa musique gratuitement d'acheter ultérieurement un album de manière légale.

Même discours du côté de Maxime Morin, mieux connu sous le pseudonyme de DJ Champion. «Quand t'achètes une sculpture à 1000 $, tu prends part à l'évolution de l'artiste et tu prends position sur ce qu'il fait. Il y a un engagement similaire dans le fait de payer pour sa musique. Tu te retrouves impliqué dans son évolution artistique.»

«Le téléchargement [sans permission] est un outil de découverte génial, affirme-t-il. Là où ça ne marche plus, c'est que ça ne rapporte pas d'argent. Et je porte le blâme sur les fournisseurs de service Internet. Ce sont eux qui devraient payer une redevance», dit-il en reprenant une demande de l'ADISQ.

Fidéliser le public

Frédéric Lambert, altiste pour le Quatuor Molinari, avoue de son côté ne pas faire de revenus avec les albums du célèbre orchestre de chambre. Malgré sa grande notoriété, les disques du Molinari se vendent en majorité lors des concerts, dit-il.

«Les albums classiques ne sont pas payants, de toute façon», dit-il. Situation triste, poursuit Lambert, mais pas catastrophique: les artistes récupèrent cela ailleurs. «En classique, l'importance réside dans la fragilité du live, poursuit celui qui enseigne aussi à l'École de musique Schulich de l'Université McGill. Les amateurs de classique accordent une importance à l'idéal d'interprétation de chaque artiste. C'est correct de télécharger de la musique, parce que les gens vont l'écouter et ils vont l'apprécier, mais ils vont quand même essayer d'aller au concert pour voir ce qui peut arriver sur le moment. Le téléchargement peut ainsi servir de promotion, d'autant que plusieurs enregistrements de musique classique sont maintenant du domaine public.»

En fait, le combat contre les gens qui téléchargent de la musique sans permission est révolu, estime Louis Carrière, copropriétaire et président de la compagnie de spectacles Preste (Les Trois Accords). «Les gens qui se posent la question du "pour ou contre" perdent du temps. Il faut plutôt se poser des questions sur les nouvelles manières de générer des revenus avec le travail d'un artiste.»

Sur ce point, «l'album devient lui aussi un produit dérivé», dit Carrière. Le coeur de l'affaire réside plutôt du côté de la fidélisation du public envers un artiste. Le Web devient ainsi «la porte d'entrée» qui permet de créer et de perpétrer cette relation. Et cela, sans intermédiaire.

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Collaborateur du Devoir

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- À noter: Le documentaire RIP: A remix manifesto, qui traite de la culture du remixage musical, est présentement à l'affiche à Montréal.

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