La grande mue

Photo: Jacques Grenier

C'est l'album qu'on fait quand on a passé trente ans et qu'on a été voir le monde dans les yeux et qu'on s'y est vu tout nu, qu'on s'est délesté de son trop-plein d'ego et qu'on ne s'est jamais mieux trouvé que dans le terrain de jeu des autres. L'album de la maturité vivifiante, pour ne pas dire du salutaire changement de peau.

Lundi, fin d'après-midi. Pendant qu'ils sont sortis pour la photo, je m'occupe. J'étale tout ce que j'ai de Yann Perreau sur la table de conférence du grand loft inondé de soleil des Disques Bonsound (l'étiquette des Malajube, Breastfeeders et cie). Il y a 13, le deuxième Doc et les Chirurgiens (où ai-je donc mis le premier disque du groupe dont Yann était le chanteur frisé et déchaîné?), puis Western romance, le premier album solo, puis le deuxième, Nucléaire, puis le doublé CD/DVD Perreau & La Lune - Live au Quat'Sous, puis le troisième album studio, tout neuf. À part, je dépose Perreau & La Plume, le livre de «chansons, poésie et textes choisis», paru en 2007.

Quatorze ans de Yann Perreau sur la table. Manquent les contributions, nombreuses, à des collectifs. À commencer par l'hommage à Miron, Douze hommes rapaillés. D'autres hommages encore, à Jean-Claude Lauzon, Aznavour, j'en oublie. L'intéressé en rajoute, une fois revenu de la session: «Ça ne comprend pas tous les spectacles aux Francos, à Coup de coeur francophone, un peu partout, où j'ai chanté du Brel, du Félix, du Plume, etc. Ç'a été essentiel pour moi, ça m'a sorti de moi et ça m'a ramené à moi, toutes ces interprétations. J'en avais toujours fait — je chante On m'a oublié de Desjardins sur mon premier album — mais, à force d'en faire, à force de me faire dire que les chansons des autres m'allaient comme si c'étaient les miennes, j'ai fini par comprendre quelque chose: que je pouvais autant être moi, peut-être plus encore, en allant voir ailleurs qu'en restant chez nous.»

Miracle de la rencontre

On a mis le doigt dessus, là, dis-je à Yann. «Oui, toute l'histoire du nouvel album est là.» Vieille vérité, certes, mais pas évidente en ce monde où les auteurs-compositeurs sont presque tout le temps leurs propres interprètes: à savoir que Montand chantant Prévert, mettons, c'était totalement Montand parce que c'était totalement Prévert. Miracle de la rencontre. Miracle de l'ouverture à la création de l'autre.

«J'ai toujours été un gars de collaboration, un gars de groupe, ça n'a pas disparu après Doc et les Chirurgiens. Mais là, c'est un autre niveau. J'ai compris ça en travaillant avec Pol Pelletier, en faisant du théâtre, du cirque. C'est peut-être aussi d'avoir tellement voyagé [il a presque fait le tour du monde ces dernières années], c'est peut-être surtout l'expérience de l'Inde, mais j'ai l'impression d'avoir arrêté d'être tout le temps dans le miroir.»

D'où l'apport plus que notable d'auteurs, après deux albums majoritairement signés Yann Perreau. Poètes, romanciers, des pas n'importe qui: Dominique Cornellier, Sylvain Rivière, Michel X Côté. Et puis Dédé Traké, le rappeur de la fin des années 80, ressorti on ne sait d'où, offrant des textes puissamment évocateurs alors qu'il combat un cancer. «À travers la plume des autres, c'est comme si la permission d'aller au fond de soi-même était plus grande. Ils vont plus loin, alors tu vas plus loin. Des fois j'ai retravaillé leurs textes de fond en comble, des fois juste un mot. C'est pas que je manquais de textes à moi, je manquais pas d'inspiration. Mais est-ce que je vais enlever L'Ange sur la mezzanine parce que c'est Camille [la chanteuse française] qui l'a écrit [et le chante avec lui]? Alors que c'est une chanson merveilleuse, qui dit sur elle et en même temps sur moi des choses que je n'aurais pas pu dire? Certainement pas.»

La place d'autrui est aussi manifeste dans la réalisation, les arrangements, l'instrumentation. Le musicien à tout faire Alex McMahon y est au moins aussi présent que sur Rose sang, le formidable album de Catherine Major. Les coudées sont plus que franches: on a l'impression qu'Alex a fait son album en même temps que Yann le sien, chacun poussant l'autre au-delà de ses limites. Ça sonne Alex multiplié par Yann, et vice et versa. Il en résulte un disque enthousiasmant, exaltant, aventureux et palpable, le meilleur de Yann Perreau parce que nourri et enrichi du meilleur des autres. Un disque à la fois irrésistiblement dansant (dès le premier titre, Le président danse autrement), incroyablement intense (Le pays d'où je viens), infiniment tendre (Le Plus Beau Rêve) et terriblement dur (Le Bruit des bottes), lucide à l'extrême et résolument trippatif, empruntant ici des cuivres à la Stax 1967, là du groove à la Motown, du folk délicat, du pop somptueux, tout ce qui peut servir. Et ça n'arrête jamais d'être du Yann Perreau.

On regarde les pochettes sur la table. «Ça parle, hein?», constate-t-il. Qu'y voit-on? Au temps de Doc, une illustration ancienne d'un bloc opératoire. Pour Western romance, Yann est en plan américain, de profil, la photo est un peu floue. Arrivé à Nucléaire, le plan est tellement rapproché que sa tête n'entre pas dans le carré de la pochette: les portions d'épaules sont dénudées. Le disque de l'affirmation de soi, comprend-on. Pour le CD-DVD du Quat'Sous, une certaine discrétion: le visage de Yann, format réduit, est éclairé par une source de lumière dans ses mains. Et puis, c'est frappant: pas de Yann nulle part sur la pochette d'Un serpent sous les fleurs. Bouquet un peu vénéneux au recto, serpents entremêlés à l'intérieur, rien au verso. «C'était mon idée. C'est pas que je sois tanné de me voir. Je suis là quand même, mais autrement.» Belle symbolique. Disparaître à la vue pour exister plus intensément. «J'ai moins besoin de me montrer. Si on veut me voir la face, faut aller sur mon site ou me voir en show.»

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UN SERPENT SOUS LES FLEURS

Yann Perreau

Bonsound - Sélect

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