Bashung, les saluts dans la mort

Même affaibli, Alain Bashung est monté sur la scène des Victoires de la musique, le 28 février dernier. En y remportant trois nouveaux trophées, il est devenu l’artiste le plus primé de l’histoire du gala français.
Photo: Agence France-Presse (photo) Même affaibli, Alain Bashung est monté sur la scène des Victoires de la musique, le 28 février dernier. En y remportant trois nouveaux trophées, il est devenu l’artiste le plus primé de l’histoire du gala français.

L'artiste était immense, et son oeuvre aussi: le décès d'Alain Bashung, samedi, a secoué toute la francophonie musicale. Hier, les hommages ont plu pour saluer l'homme vaincu par le cancer du poumon.

On avait bien vu aux dernières Victoires de la musique — le 28 février — qu'il était amaigri, que les gestes étaient fragiles et le teint spectral. Mais c'était Bashung. Et Bashung n'allait pas mourir si vite, quand même. Il allait encore botter le cul à ce cancer qui lui mangeait le poumon, n'est-ce pas? Mais non.

Véritable icône de la chanson française, rassemblant derrière lui tant la critique la plus sérieuse qu'un public large et fidèle, Alain Bashung s'est éteint à Paris, samedi, entouré des siens. Il avait 61 ans.

Fin 2007, Alain Bahsung avait appris qu'il souffrait d'un cancer du poumon. Trop de Gauloises. Mais il a affronté la maladie comme il a mené sa carrière: avec grandeur et prestance. Un truc qui impose le respect.

En mars 2008, il livrait ainsi un nouvel album, Bleu Pétrole, porté aux nues par tout ce que la France et le Québec comptent de critiques. Un disque terriblement pertinent, qu'il a porté sur scène malgré la maladie (encore cette semaine, il devait jouer à Paris trois soirs, entre quelques traitements de chimiothérapie).

Le crâne chauve sous son chapeau noir, la peau blanche, la démarche chancelante, Bashung n'offrait pourtant pas le spectacle d'un homme décharné. Quand il chantait, Bashung redevenait Bashung, racontait la presse hexagonale. Porté par la musique, élevé par ce rock chansonnier unique, à la fois ténébreux et lumineux.

Samedi, le cancer a finalement triomphé. Bashung est mort. Le constat, brutal, a secoué plusieurs cercles. Le président Nicolas Sarkozy a parlé d'un «prince, un immense poète, un chanteur engagé».

Unanimes, ses collègues artistes ont célébré son talent. «Alain Bashung est génial parce qu'il a fait quelque chose d'assez sophistiqué, d'assez audacieux, même très audacieux... Il a montré que c'était possible d'élever les choses vers le haut», a estimé le chanteur Arthur H sur France-Inter, cité par l'Associated Press.

«Sur le plan humain, il était aux antipodes de ce qu'il chantait, parce que ce qu'il chantait était très provocateur et lui, dans la vie, était le contraire de ça: en retrait, timide et humble», déclarait sur RTL Françoise Hardy.

Quant à Jane Birkin, elle se rappelait un «gentleman», «peut-être l'un des hommes les plus élégants», mais aussi «le plus pudique» et «le plus mystérieux», évoquant «sa générosité et sa délicatesse» (AP). Le chanteur Bénabar, lui, parlait d'un artiste si humble qu'il donnait l'impression «qu'il ne savait pas qu'il était Alain Bashung».

Selon Pascal Nègre, président d'Universal Music France — où enregistrait Bashung par la filiale Barclay, Bashung «était un des derniers géants de la chanson française», d'après l'expression consacrée par l'hebdomadaire culturel Les Inrockuptibles. «Il rejoint au firmament Brel, Barbara, Brassens et Ferré. C'était un artiste atypique et complet, un chercheur musical, un chanteur, un parolier et un comédien. C'était un esthète absolu, avec un univers unique.»

Aventurier sonore

Défricheur sonore et poétique, aventurier des routes sinueuses, Alain Bashung portait la réputation d'un artiste intègre et audacieux ne cédant rien à la facilité ou au goût du jour. Un inclassable, a-t-on souvent dit de lui.

S'il était capable d'écrire des succès radio — Vertiges de l'amour, Gaby, Osez Joséphine, Ma petite entreprise, La nuit je mens —, il a surtout fait sa marque au moyen d'albums déployant un univers qui ne pouvait être associé qu'à lui. Il y avait Bashung, et il y avait les autres.

Chez cet être discret et charismatique, innovateur, l'audace des arrangements s'accordait parfaitement à un univers poétique profond et souvent ténébreux. Son style vestimentaire ajoutait au personnage: lunettes noires, bottes de cow-boy sur un jean noir, veste de cuir, chapeau, Bashung en imposait au premier pas sur scène.

Né en décembre 1947, Alain Baschung — tel qu'il écrivait son nom au départ — a grandi à Paris et étudié quelques années en comptabilité avant de plonger dans le monde de la musique.

Les années de galère ont duré longtemps, et le succès ne viendra qu'à partir de 1980, avec l'album Pizza. Suivront des collaborations avec Serge Gainsbourg (Play blessures, 1982) et avec le parolier Jacques Fauque (Novice — 1989 — et Osez Joséphine, gros succès public en 1991).

À partir de là, Bashung entre dans la phase la plus signifiante de son oeuvre: ses albums Chatterton (1994), Fantaisie militaire (1998, désigné comme étant le meilleur disque des vingt années précédentes lors de la 20e édition des Victoires, en 2005), L'Imprudence (2002, sorte de poème symphonique très dense) ou Bleu Pétrole ont tous reçu l'approbation du public et de la critique pour tranquillement inscrire Bashung au panthéon des grands.

Le 28 février dernier, il était devenu l'artiste le plus primé des Victoires de la musique — l'équivalent du gala de l'ADISQ. En janvier, il avait été promu Chevalier de la Légion d'honneur.

Fort apprécié de ce côté de l'Atlantique, Alain Bashung aura présenté son dernier spectacle au Québec lors des Francofolies de 2005, au Métropolis.

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