Montréal en lumière - Alexandre Désilets au Club Soda - Une voix dans l'espace

Enfin son espace. Son lieu. Enfin sa voix telle qu'il la veut, avec ses micros, son écho, son délai, ses bébelles (son gazou psychédélique!), son band. Son... son. J'attendais, moi, cette occasion-là, sa toute première première montréalaise, depuis la toute première fois où je l'ai vu et entendu sur scène: la finale de Ma Première Place des Arts (qu'il ne remporta pas). Il était déjà envoûtant, fascinant, véritable tragédien de la mélodie triturée, mais il était tout nu, pour ainsi dire hors contexte. Les fois d'après, à la finale de Granby (qu'il remporta), puis dehors devant le Complexe Desjardins aux Francos, puis dehors encore à la même affiche que Karwa, Gatineau et Malajube aux Francos d'ensuite, il ne semblait jamais dans son élément, jamais complètement à l'aise, jamais totalement lui-même.

Jusqu'à hier soir, c'est seulement en écoutant son premier album Escalader l'ivresse, avec des écouteurs, de préférence, que j'avais l'impression d'aller vraiment à sa rencontre. Mais l'album même, je le constatais au Club Soda à la première pièce, immense version à crescendo lent et inexorable de Trafic aérien, ne rend pas toute la dimension de l'expérience Alexandre Désilets. Il faut l'espace. Son espace. Il faut cette sensation de largeur, d'infini, il faut ces modulations entre l'extrêmement doux et l'extrêmement puissant, il faut que la voix extraordinaire d'Alexandre Désilets résonne, résonne, résonne dans nos corps comme si nos corps étaient sa caisse de résonance. C'était très exactement ça, hier, qu'il s'agisse des chansons de l'album ou de chansons inédites: nous résonnions, en phase avec lui.

C'était en cela un spectacle à la Pink Floyd première époque, où le chanteur et ses musiciens se donnaient peu à voir, tellement tout était à entendre: le plus souvent, des éclairages par derrière découpaient des silhouettes. Par moments, Désilets semblait vouloir disparaître, chantant bras dans le dos, bras croisés, ou bras derrière la tête. Par bourrées, il se démenait, puis se calmait, redevenait simple serviteur de sa voix. Exceptionnelle voix, l'ai-je dit? Je le redis: cette voix est un instrument, et Désilets en joue divinement, et le groupe lui sert d'écrin, la sertit comme un bijou. Je ne sais toujours pas de quoi parle le gaillard dans ses chansons, mais je sais ceci: les mots se fondaient les uns dans les autres, suite ininterrompue de phonèmes lancinants, et c'était musique à mes oreilles.

Collaborateur du Devoir

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