Montréal en lumière -- Agnès Bihl au Studio-théâtre de la PdA - Oser l'insoutenable

Normalement, on ne pourrait pas. Viendrait un moment où ce serait trop. On partirait, ou alors on se refermerait comme une huître. Une chanson sur la misère (Demandez le programme), une autre sur le suicide (Sac à vie), une autre encore sur l'inceste (Touche pas à mon corps), et ainsi de suite, le viol (Viol au vent), la jeune fille confinée en chaise roulante depuis l'accident de moto avec le Prince charmant imprudent (La Petite sirène), les régimes amincissants qui tuent (0%), le tourisme sexuel, la guerre à dix ans, «la suite de Nuit et brouillard» (tout ça dans Merci maman, merci papa), et j'en passe et j'en oublie. J'en oublie?

Même pas, je pourrais continuer. J'ai tout absorbé hier, au premier des deux soirs du spectacle d'Agnès Bihl au Studio-théâtre de la PdA. C'est à peine croyable. C'est bien parce que c'est elle.

Parce qu'avec elle, pas le choix. Tu restes, tu reçois. Pif paf, dans le ventre, au coeur, dans la tête, dans les couilles même. La douleur douloureuse. Pas le choix, elle te regarde dans les yeux, et te voit, c'est exprès pour ça le Studio-théâtre. Pas le choix, elle a les mots, les rimes qu'il faut, c'est trop juste, elle a trop le doigt sur le bobo tout le temps, ça ne peut pas faire autrement que faire mal, et ça fait mal, et c'est bien parce que c'est si rare. On a la carapace si épaisse. Impénétrable, j'en aurais juré. Et pourtant, me voilà craquant de partout, fissuré jusqu'à l'âme.

C'est fou que cette fille-là fasse ça. On dirait Dorothée, France Gall, cette blondeur-là, la trentaine gamine, la robe à fleurs, les bottines coquines, le charme au premier coup d'oeil. Et puis elle chante et le mot intense ne suffit pas et le mot habitée non plus et elle est Brel, et Anne Sylvestre, et Dominique Grange, et quiconque a déjà osé l'insoutenable en chanson.

Ce qu'elle appelle volontiers ses «thèmes pénibles», Agnès Bihl les aligne comme au peloton, et les exécute, un à un, avec ses deux acolytes québécois (Steve Normandin, Karl Surprenant, excellents), et avec... amour. Pas de haine qui tienne, pas de compte à régler, pas de porte-parole vengeresse, rien d'autre que des gifles de vérité pour se réveiller. Et quelques portraits férocement drôles pour s'amuser un brin: La Complainte de la mère parfaite, Paris au mois d'août (pas celle d'Aznavour), À nous les garçons. À la fin, on est sonnés, et elle sourit. Contente. On est en vie, elle et nous. Allez la voir ce soir, si vous l'osez.

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