Mozart m'a sauvé!

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Accompagné par I Musici, l'écrivain présente, jeudi et vendredi prochains, dans le cadre de Montréal en lumière, le spectacle tiré de son livre à succès Ma vie avec Mozart. Il a aussi des idées bien arrêtées sur la création musicale et la place de la musique dans notre société. Rencontre avec un rescapé et son «maître de vie».

C'est l'histoire d'un adolescent tourmenté, qui se cherche. Et, un jour, il trouve Mozart, en assistant, avec ses camarades d'école, à une répétition des Noces de Figaro. «Mozart m'a sauvé!», clame sans ambages Éric-Emmanuel Schmitt aujourd'hui.

En 2005, juste à temps pour le 250e anniversaire de la naissance du compositeur, l'auteur a écrit Ma vie avec Mozart. Pour son éditeur, c'est un roman; Éric-Emmanuel Schmitt, dans l'entretien accordé au Devoir, le définit comme un «fragment autobiographique».

Ma vie avec Mozart ne nourrit pas les spécialistes et les mélomanes. Mais ce «livre mixte», avec un CD contenant les réponses musicales de Mozart aux questions de l'écrivain, qui a donné naissance à un «spectacle mixte», s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a rencontré un public pas forcément acquis. Lors des spectacles, des musiciens en chair et en os dialogueront avec l'auteur et le comédien Benoît McGinnis. Aux côtés d'I Musici, on trouvera la soprano Pascale Racine, le baryton Olivier Laquerre, le pianiste Chen Zhengyu et le clarinettiste Mark Simons.

Le maître de vie

Si le livre met au désespoir ceux qui y rechercheraient une biographie de Mozart, c'est parce que ce n'était pas le propos. Éric-Emmanuel Schmitt a voulu «témoigner de l'importance que pouvait avoir un musicien dans une vie, en racontant des moments qui semblaient universels: l'adolescence, les premières amours, l'accompagnement dans la maladie, les premiers deuils»...

L'auteur a parcouru bien du chemin depuis son adolescence. Demain soir, dimanche, à 20h, les abonnés à TFO (Télévision francophone Ontario) pourront voir Les Noces de Figaro de Mozart dans une adaptation française d'Éric-Emmanuel Schmitt réalisée pour le théâtre de Compiègne, un «acte de militance culturelle», dit-il. «Il fallait être un peu musicien, un peu écrivain pour trouver les mots dont les accents toniques correspondent à ceux de la musique, mais aussi choisir des sons chantables en français, une langue redoutable.» Pour réussir cela, Éric-Emmanuel Schmitt, pianiste et excellent déchiffreur, a pu s'appuyer sur ses connaissances musicales acquises au conservatoire.

Aujourd'hui encore, cette présence demeure: «C'est quelqu'un qui m'a sauvé et qui depuis qu'il m'a sauvé n'a pas cessé de me retendre la main en m'envoyant des messages. Je me sens parfois ridicule, mais si quelqu'un dit du bien de Mozart à côté de moi, je rougis comme si j'y étais pour quelque chose!», confie l'écrivain en rigolant, qui voit son ami Mozart comme «un maître de vie, un guide spirituel, un philosophe».

Mais dans Ma vie avec Mozart, Éric-Emmanuel Schmitt évoque aussi sa séparation d'avec Mozart: «Brouille... une bouderie plutôt et qui venait de moi, de moi seul. [...] Dans mon milieu d'intellectuels, de jeunes loups assoiffés de savoir, d'apprentis philosophes et de futurs chercheurs en sciences, au sein d'un groupe assidu aux concerts de musique contemporaine pendant lesquels on ne parle que d'éclatement des structures traditionnelles, d'abandon du tonal, de rupture, de révolutions, de nouvelles grammaires musicales, bref, dans ce bataillon d'avant-garde, déclarer "J'aime Mozart" avait quelque chose d'incongru.»

Le groupe, la tribu, la conformité: voilà une pression qui n'a fait que s'accentuer ces dernières années, surtout chez les jeunes. «Beaucoup de belles choses sont en danger, car elles semblent appartenir à certaines classes sociales. Ce dont souffre l'art — Bourdieu nous l'a fait comprendre — c'est d'être un principe de distinction.»

Certains ne veulent pas envisager l'idée d'acheter un disque de Mozart ou d'aller à un concert en raison de leur environnement social et des préjugés. «Des fois, en découvrant ce que c'est, ils pleurent de joie. J'ai écrit ce livre pour me placer au-delà du principe de distinction. L'art n'est pas une manière de se différencier des autres; c'est un aliment essentiel pour une vie belle, pleine et réussie. L'art appartient à la vie spirituelle, pas à la vie mondaine, ni à la vie bourgeoise.»

Les cuistres

De l'autre côté, l'écrivain note avec sagacité que «dans les groupes de ceux qui aiment la musique il y a d'autres principes de distinction, qui font que tout d'un coup il y a des choses qui sont trop populaires pour être assez chic». Dans un petit morceau de bravoure de son livre, il vilipende «les pédants, les demi-érudits, tous ces personnages érigés en juges qui ne discernent le talent que si une complexe sophistication l'encombre, qui détectent l'intelligence au fait que quelque chose leur échappe et qui repèrent le génie à l'inavouable ennui qu'ils éprouvent».

On sent que Schmitt n'est pas acquis au concept du progrès dans l'art. La situation a-t-elle évolué, en musique, depuis le temps où il fréquentait les cercles de la contemporaine parisienne? «On commence à sortir de la période, que j'ai vécue de plein fouet dans les années 80, où le discours sur l'oeuvre était plus essentiel que l'oeuvre elle-même, où l'explication de la modernité, de la nouveauté et de la rupture qu'opérait l'oeuvre primait, où on insérait l'oeuvre dans une histoire néo-hégelienne de l'art plutôt que de l'écouter.»

Aujourd'hui, Éric-Emmanuel Schmitt apprécie le Finlandais Einojuhanni Rautavaara, un compositeur qui lui «parle intimement».

Tout le monde n'en est pas encore à chercher des compositeurs dont les oeuvres surpassent les discours qu'elles engendrent. «Il y a toujours des gens qui se rassurent avec les signes de la culture et de la sophistication. Dans un dîner en ville, un cuistre fera plus d'effet qu'un homme modeste qui n'étale pas sa culture. La cuistrerie tient toujours si ce n'est le haut du pavé, du moins le haut de la cuillère. Cela ne changera pas, cela fait partie de la comédie humaine!»

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Ma vie avec Mozart

D'après le livre d'Éric-Emmanuel Schmitt. Avec Éric-Emmanuel Schmitt, Benoît McGinnis, I Musici, Pascale Racine, Olivier Laquerre, Chen Zhengyu, Mark Simons. Théâtre Maisonneuve, les jeudi 26 et vendredi 27 février à 20h. 514 842-2112.

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