Vitrine du disque

Chanson - INFRÉQUENTABLE, Bénabar, Tandem.mu - Sony-BMG - Sélect - Cinquième album en dix ans pour Bruno Nicolini, alias Bénabar (Barnabé, en verlan). Gros émoi en France. On n'a pas idée, ici, du phénomène Bénabar. Millionnaire du disque, champion de la scène, on l'acclame autant qu'on le raille. Les uns en font un Lynda Lemay de la tranche de vie assaisonnée (parce qu'il écrit bien et cible mieux encore), d'autres un Claude François réincarné (parce qu'il est très bondissant en spectacle). Avec Infréquentable, Bénabar tente d'élargir le portrait, et ma foi, y parvient. Brillamment. On le croyait léger, ironique, voire nombriliste, il se révèle capable de gravité, témoin du monde et de ses misères. Gars fondamentalement souriant, la gravité chez lui n'est cependant jamais pesante, et s'il dénonce les effets planétaires de chaque geste dans L'Effet papillon («Petite cause, grande conséquence [...] Petite chose, dégât immense»), il n'abandonne pas les airs primesautiers qui, oui, rappellent parfois Dassin ou Delpech. Ce n'est pas un reproche. - Sylvain Cormier

Chanson jazz - CONNECTION, Térez Montcalm, GSI Musique - Sélect

Térez Montcalm revient, on peut le dire, de loin. Non, pas des oubliettes. D'Europe. Là où, depuis deux ans, elle cartonne. Y a qu'à lire ce qu'on a dit d'elle dans Télérama, Ouest-France, etc. On craque là-bas pour ce qui nous a fait craquer au début, à savoir: cette impossible voix de chatte de ruelle qu'aurait bouffé du lion, la fougue, le jeu de guitare aussi. D'où ce nouvel album, plutôt destiné à eux qu'à nous, proposant l'habituel mélange de chansons nouvelles pas marquantes (mais honnêtes) et de reprises à la Térez Montcalm de standards de la chanson française (Ferré, Aznavour) et de jazz (du Nina Simone, notamment), avec une curiosité pop pour l'effet-choc: Where The Streets Have No Name, rien de moins. Pour nous qui avons pas mal pratiqué la Térez, c'est un peu la routine, sinon pour la réalisation de Michel Cusson, plus que léchée. À la Uzeb, oserais-je dire: avec Paul Brochu à la batterie, on se croirait au temps où Uzeb accompagnait Diane Tell. Ce n'est pas un reproche. - Sylvain Cormier

Monde - RHEo, Patrick Graham, Indépendant / cdbaby.com

À la frontière de plusieurs musiques traditionnelles et de création, le Montréalais embrasse le monde du rythme dans son ensemble. Il se qualifie lui-même de multipercussionniste. Fort justement, puisqu'il peut aussi bien maîtriser les tambourins les plus intimes, qu'il joue à main nue, que les taïkos japonais, qu'il frappe avec des baguettes. S'il s'intéresse à la planète entière, il ne se réclame d'aucune tradition particulière et s'applique d'abord à trouver ce qui lui est personnel. Si certaines couleurs japonaises ou indiennes se dégagent de certaines pièces, Graham possède l'art de la synthèse. De nombreuses percussions chantent, glissent, hachurent, se confrontent et se superposent. Des invités comme Ben Grossman à la vielle à roue ou Nicholas Williams à la flûte de bambou apportent couleurs et mélodies. Mais toujours, les tambours se pointent droit devant. Une démarche forte dans un monde complexe aux richesses multiples. - Yves Bernard

Rap - Dandrophile, Movèzerbe, Districk Musique

Si on qualifie souvent le rap de musique «urbaine», le premier album du collectif Movèzerbe prouve que les grands espaces peuvent aussi inspirer le genre. Composé, écrit, enregistré et réalisé en un mois, Dandrophile est le fruit d'une rencontre au chalet entre quelques-uns des plus grands artistes issus de la scène rap de Québec (Accrophone, Boogat, Karim Ouellette, Kenlo, AbidoX et 2 Tom). Les rythmes hip-hop programmés à l'ordinateur y sont relégués au deuxième plan. De véritables instruments aux consonances jazz, soul, latines, reggae et électro-funk laissent ainsi plus de place à la musicalité. Les flots se croisent et s'animent alors que leur poésie imagée est en grande partie dédiée à leur amour des femmes. Certains passages plus ludiques et politiques y ont aussi leur place, notamment sur l'excellent Papier et sa magnifique rythmique de guitare acoustique à contretemps. Loin d'être un album épars, la grande complicité des différents protagonistes laisse plutôt place à une complexité organique captivante. - Étienne Côté-Paluck

Classique - SATIE, Avant-dernières pensées, oeuvres en solo et en duo. Alexandre Tharaud. Harmonia Mundi, deux CD HMC 902 017.18.

La première mention que l'on découvre en ouvrant l'album est une phrase de remerciement d'Alexandre Tharaud à ses «amis de Satie Autrement». Je ne connais pas ces amis-là, qui doivent probablement défendre le fait que l'oeuvre d'Érik Satie ne se résume pas aux trois Gymnopédies et six Gnossiennes. C'est aussi le parti pris d'Alexandre Tharaud, qui croque davantage le compositeur plein d'esprit que celui des neuf pièces adoptées par les rêveurs et les noctambules. Tharaud utilise les Gnossiennes comme des îlots dans un programme allant et pince-sans-rire. L'album est organisé en deux parties: des pièces en solo et des duos, partagés avec Éric Le Sage — un vrai alter ego —, la violoniste Isabelle Faust, le trompettiste David Guerrier et, pour les oeuvres vocales, la chanteuse Juliette et le ténor Jean Delescluse. Juliette chante Je te veux, Chez le docteur, J'avais un ami et La Diva de l'Empire sans artifices, sans poses, avec une voix un peu éraillée et, surtout, un côté cabaret parisien aussi juste et en situation que Gisela May interprétant Kurt Weill. - Christophe Huss

Classique - MENDELSSOHN, Romances sans paroles. Shani Diluka. Mirare MIR 062 (distr. SRI).

La pianiste Shani Diluka, «issue de deux cultures, sri-lankaise et monégasque» — nous dit la notice —, en est à son second disque chez Mirare, après un excellent concerto de Grieg. Je ne sais pas comment on définit la culture monégasque (tempérament joueur, culte du secret, esprit bâtisseur?), mais le bagage artistico-culturel de Shani Diluka est excellent. Dès les premières notes de la Romance op. 19 n° 1 la pianiste au regard profond témoigne d'un toucher d'une grande poésie, une poésie omniprésente dans ce disque puisque Diluka associe des vers de Verlaine aux dix Romances sans paroles choisies. Ce qui pourrait paraître prétentieux est parfaitement sincère et sensible. Diluka tisse un lien entre le romantisme qui habite Mendelssohn et celui qui anime Schumann. Parmi les compléments au programme, on trouve les Variations sérieuses, la Fantaisie opus 28 et, surtout, une transcription, réalisée par Diluka elle-même, de l'Andante con moto tranquillo du Trio n° 1. Ces huit minutes de bonheur simple prolongent parfaitement le parcours musical et spirituel que cette étonnante pianiste parvient à tracer. - Christophe Huss

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