«La création est une provocation nécessaire»

Anne-Sophie Mutter
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Sophie Mutter

La star du violon revient à Montréal après vingt ans d'absence. Même si, comme en 1989, elle interprétera Mendelssohn, elle se lance dans un plaidoyer engagé pour la création contemporaine.

Non, ce n'est pas vrai: Anne-Sophie Mutter, 45 ans, n'arrête pas sa carrière, comme aurait pu le laisser supposer une information très largement diffusée il y a quelques temps. Ses concerts à l'OSM, mardi et mercredi prochains ne font donc pas partie de quelque tournée d'adieu.

Certes, le programme 2009 de la violoniste allemande s'arrête le 19 juillet, avec un Double Concerto de Brahms au Festival de Schleswig-Holstein. Mais c'est parce qu'elle s'octroie une demi-année sabbatique. «C'est ma troisième période sabbatique dans ma carrière de 33 ans», déclare au Devoir la violoniste, révélée au monde par Herbert Von Karajan alors qu'elle était adolescente.

«J'ai essayé tous les dix ans de m'arrêter une année ou une demi-année. Ce sera le cas d'août à décembre 2009. Pour le reste [l'arrêt de la carrière], ce sont des rumeurs que je ne commenterai pas pour ne surtout pas les raviver. Tant que Dieu me le permettra et que rien ne m'arrivera, je continuerai.» Pendant ces mois de répit, elle désire avant tout passer plus de temps avec ses enfants, Richard, 14 ans, et Arabella, 17 ans.

Aider les jeunes

Ce qui a pu laisser croire à une retraite précoce de la violoniste, c'est son rôle de mentor et son investissement grandissant dans la Fondation Anne-Sophie Mutter. La Fondation achète des instruments, commande des oeuvres, organise des auditions auprès de chefs d'orchestre et travaille concrètement à développer la carrière des jeunes artistes.

C'est dans cette fondation, que la violoniste a investi une bonne partie des 200 000 euros (environ 300 000 $) du prestigieux prix Ernst-von-Siemens qui lui a été décerné en 2008.

Le brillant violoncelliste Daniel Müller-Schott a été l'un des tout premiers artistes soutenus par la Fondation, créée en 1997. Il a joué bien des fois le Double Concerto de Brahms avec son mentor, cédant la place ces temps-ci à Leonard Elschenbroich, 22 ans, qui a déjà la chance de jouer sur un violoncelle légendaire, créé à Venise en 1693 par Matteo Goffriller, et qui fut celui de Leonard Rose.

Parmi les artistes soutenus précédemment par les mécènes, le «cercle d'amis» qui cimente la Fondation, on trouve Sergei Khatchatrian, vainqueur du concours Reine-Elizabeth de Bruxelles, mais aussi d'Arabella Steinbacher, qui vient de se produire à Montréal, et qui avait au début de la décennie un besoin aigu de trouver un bon agent artistique, que sa compatriote Anne-Sophie lui a déniché.

Après Mendelssohn

Un nouvel enregistrement du concerto de Mendelssohn, qu'Anne-Sophie Mutter jouera à Montréal, est en instance de parution chez Deutsche Grammophon. Il a été réalisé en concert avec Kurt Masur. Le chef allemand est un fidèle allié de la violoniste, et l'a déjà accompagnée dans ses enregistrements des concertos de Brahms et de Beethoven. «Cela s'explique en premier lieu par l'admiration que j'éprouve envers l'humaniste Kurt Masur. Musicalement, nos phrasés, notre respiration s'accordent naturellement sans que nous ayons besoin d'en parler. On ne parle pas de musique; on la fait. Et cela s'entend.» Mais ce sont des moments humains de cette relation qui touchent le plus Anne-Sophie Mutter: «Lorsque je suis devenue veuve, il y a 15 ans, il a été l'un des rares musiciens à me téléphoner régulièrement pour s'enquérir si je vivais encore et pour me soutenir. Cela m'a beaucoup touchée.»

L'avant dernier CD d'Anne-Sophie Mutter, paru chez son éditeur Deutsche Grammophon, comprend une création, In Tempus Praesens, de la compositrice Sofia Goubaïdoulina, laquelle lui a d'ailleurs remis le prix Ernst-von-Siemens. La violoniste vient de jouer ce concerto en Allemagne, en Espagne et aux États-Unis. Elle espère pouvoir défendre cette partition au Canada, mais avoue que, de manière générale, «les temps sont particulièrement durs pour la musique contemporaine». Pour In Tempus Praesens, c'est d'autant plus délicat que l'oeuvre requiert des musiciens et des répétitions — et donc des moyens — supplémentaires.

Anne-Sophie Mutter se bat pour imposer cette oeuvre et voit dans cette lutte un enjeu de taille: «Il va falloir préserver la place de la musique contemporaine. Il ne faut pas se renfermer dans une coquille conservatrice parce que les moyens financiers sont plus limités. La création musicale est un miroir indispensable de notre temps et une provocation nécessaire. Il serait historiquement fatal de devenir frileux, de se détourner de la création pour se complaire dans le répertoire classique. Nous avons besoin de cette inspiration pour grandir. C'est vital tant pour le musicien que pour l'auditeur; c'est notre combat commun.»

Pour ses prochains combats, Anne-Sophie Mutter est en attente de deux concertos pour violon et contrebasse, commandés à Wolfgang Rihm et à Krzysztof Penderecki, et de deux concertos pour violon — l'un de l'Américain Sebastian Currier (Time Machine, créé prochainement à New York), l'autre de Rihm.

Ses critères de choix? «Je suis très ouverte, mais cela doit rester de la musique au sens de l'art de la narration et de la maîtrise de l'écriture.» Bref, pas n'importe quoi, à n'importe quel prix...

***

Collaborateur du Devoir