Jazz - Qualité totale à petit prix

Grand disque, groupe énorme, petit prix. Le disque? Full Force sur étiquette ECM. Le groupe? The Art Ensemble of Chicago. Le prix? En bas comme en dessous des 10 $ de qualité totale. Détaillons.

À la fin des années 70 et au début de la décennie suivante ou postérieure, c'est au choix, le label ECM était beaucoup plus jazz qu'il ne l'est aujourd'hui. Dit autrement, il est davantage musiques du monde ces mois-ci qu'il ne l'était à l'époque. Attention! Ce qui précède ne relève pas de l'opinion mais bien du constat. En cette ère de susceptibilité aiguisée à la puissance mille, faut se garder contre l'emphase verbale.

Toujours est-il que le patron réputé autoritaire d'ECM, soit Manfred Eicher, avait signé des ententes avec l'Art Ensemble of Chicago ainsi qu'avec Old and New Dreams, Dewey Redman, Sam Rivers, Don Cherry, Jack DeJohnette et d'autres qu'on oublie.

Depuis sa sortie il y a près de 30 ans de cela, la distribution de Full Force, ainsi d'ailleurs que celle de Special Edition, l'album le plus intense que DeJohnette ait jamais réalisé et qui d'ailleurs se transige lui aussi à petit prix qui n'a rien de vil, sa distribution, donc, a souvent été cahoteuse.

Au cas où on l'aurait oublié, l'Art Ensemble, c'était Lester Bowie à la trompette et grand maître des sonorités vaudous, Malachi Favors Maghostus à la contrebasse, Famoudou Don Moye à la batterie, au tympani, aux cornes de vaches, aux sifflets, Joseph Jarman, prêtre zen, saxophones alto, soprano, ténor, baryton, basse, clarinette basse, flûte, hautbois, vibraphone, coquillages divers, congas et sifflets, et Roscoe Mitchell à tous les saxophones, toutes les flûtes, toutes les percussions. Mitchell était et reste un musicien total.

Bon. L'album comprend cinq compositions, toutes originales. À ceux qui ne connaîtraient pas cette formation, on soulignera que parfois ça décape, ça décoiffe, ça rince à grande eau, ça ratiboise. D'autres fois, les musiciens nous transportent dans la jungle ou sur la côte de Bamako, quand ils ne déclinent pas les grandes heures de l'empire des Dogons. Ils sont jazzmen et africanistes savants.

Cela rappelé, il faut absolument s'attarder à une pièce et une seule. À un sommet de l'histoire du «djazzeblouse», que Bowie a écrit en hommage à Charles Mingus au soir de la mort de ce dernier. Le morceau en question s'intitule Charles M. tout simplement. C'est prodigieux de sensibilité retenue. Par moments, c'est d'un calme absolu. Parfois on entend les échos de la colère. C'est magistral pendant les neuf minutes et dix-sept secondes que compte Charles M. Pour ce morceau, et seulement lui, Full Force est magique. Chose certaine, dans notre panthéon bien personnel, il fait partie des 20 albums à emporter sur une île déserte.

En rafales

- Dans le dernier numéro de Jazz Magazine, il est évidemment question de la victoire de Barack Obama. Et alors? La rédaction de cette revue a demandé l'avis de certains musiciens. En voici des extraits.

Sonny Fortune, saxophoniste: «J'ai appelé ma tante qui a 94 ans. Nous avons parlé de tous les membres de notre famille qui ne sont plus ici pour vivre ce grand jour. Notamment ma soeur, qui est morte il y a trois ans.»

David Murray, saxophoniste et clarinettiste: «[...] l'Amérique de Jim Crow est enfin derrière nous, c'est une nouvelle page de l'histoire des États-Unis qui s'écrit à partir d'aujourd'hui [...].»

Charles Lloyd, saxophoniste: «Rosa s'est assise pour que Martin puisse marcher. Martin a marché pour que Barack puisse courir. Barack a tellement couru que nos enfants vont pouvoir voler.»

Mathew Shipp, pianiste: «Je suis sans voix. Le monde est aujourd'hui différent, la guérison peut à présent avoir lieu. L'Amérique a finalement rempli sa promesse.»

- Section livres: Fayard vient de publier Le jazz est un roman de Philippe Gumplowicz. La même maison publie également Frankie, le sultan des pâmoisons d'Alain Gerber; le Frankie en question n'est nul autre que Frank Sinatra. Grasset propose depuis peu La Beauté du monde de Michel Le Bris. Dans ce roman de plus de 600 pages, cet ex-rédacteur en chef de Jazz Hot dans les années 60 décrit le Harlem des années 20.

- Le saxophoniste Jean-Pierre Zanella est l'artiste du mois de février qu'ont choisi les animateurs du Dièse Onze. Les 5, 12 et 19 février, Zanella proposera autant de projets en compagnie, notamment, des pianistes James Gelfdand et Jean-François Groulx, des batteurs Jim Doxas et Paul Brochu, du contrebassiste Frédéric Alarie... Ce club est situé au 4115A de la rue Saint-Denis.

514 223-3543.

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