Kent Nagano: un Beethoven peut en cacher un autre

C'est à y perdre son latin. Kent Nagano vient à peine d'achever pour l'étiquette ECM-New Series l'enregistrement du 4e Concerto de Beethoven avec Till Fellner, pour un disque couplant les deux derniers concertos, que nous arrive un CD des Concertos n° 1 et n° 2 avec Mari Kodama, son épouse.

On imagine la tête d'ECM, maison allemande, qui se déplace à Montréal pour enregistrer Beethoven avec Nagano et voit une étiquette québécoise lui sortir sous le nez des concertos du même Beethoven, sous la direction du même chef, enregistrés en Allemagne!

Contrairement à ce qui est en projet avec Fellner chez ECM, il n'y a pas pour l'heure d'intégrale Kodama-Nagano. Un second disque (les Concertos n° 3 et n° 4) est en boîte et la maison Analekta, par la voix de son président Mario Labbé, se dit «en négociation» pour le publier. Le Concerto l'Empereur n'a pas été immortalisé, semble-t-il.

L'enregistrement des Concertos n° 1 et n° 2 date de juin 2006, fin de mandat du chef auprès de son ancien orchestre, le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin. L'équipe technique était menée à l'époque par le partenaire de toujours de Kent Nagano, le remarquable directeur artistique Martin Sauer, ancien patron du label Teldec. Les concertos ont été gravés dans les studios Teldex de Berlin, dans lesquels Nagano et le DSO Berlin enregistraient leurs disques pour Harmonia Mundi.

En toute simplicité

C'est, sauf erreur, le troisième partenariat du couple Nagano au disque. Le premier était un 3e Concerto de Prokofiev chez ASV, le second, un couplage Chopin-Loewe chez PentaTone.

Contrairement à la photo de couverture du disque, le contenu musical ne souffre pas de sous-exposition. On retrouve avec intérêt le Beethoven franc et clair de Mari Kodama, tel qu'on le connaît dans l'intégrale des sonates qu'elle est en train de constituer pour PentaTone. La captation sonore réalise une bonne balance soliste-orchestre, même si l'image sonore de l'orchestre sent un peu le studio avec un côté légèrement sec et étrangement flouté.

L'enregistrement est le bienvenu à une époque marquée par l'ego de plus en plus envahissant des pianistes qui enregistrent ce répertoire, en tentant de «faire différent», juste pour attirer l'attention. Il en est allé ainsi, successivement, dans les deux dernières années, de Mikhaïl Pletnev, d'Olli Mustonen, de Piotr Anderszewski et d'Evgueny Kissin.

On ne risque pas cela avec Mari Kodama. Si le jeu a une sonorité trop petite pour la salle Wilfrid-Pelletier, il n'en paraît rien dans un disque bien balancé. Par ailleurs, la dextérité est excellente et Kodama a le bon goût (par exemple dans le finale du 1er Concerto) de ne pas planter de gros accents vulgaires avec la main gauche.

Le vrai test

Sur l'ensemble des deux premiers concertos, le plus beau moment se niche dans le subtil dialogue piano-orchestre des trois dernières minutes du 2e Concerto, qui précède le Concerto n° 1 sur le disque. On notera également avec bonheur la manière dont Kent Nagano fait avancer l'introduction du 1er Concerto. Aucun signe de gros romantisme langoureux ici.

Si Analekta acquiert les droits du volume suivant, le vrai test est cependant à venir, avec le 4e Concerto, dans lequel l'interprétation de Till Fellner reste gravée dans nos mémoires. À en juger par les opus 15 et 19 que nous entendons là, Mari Kodama use moins de ces coups de pattes félins, de ces diminuendos et inflexions dans les longues successions de doubles croches.

Pour information, le couplage des Concertos n° 1 et n° 2 nous arrive en même temps qu'une autre version dans le même genre, celle de la Turque Idil Biret (Naxos), pianiste d'une grande rectitude elle aussi, mais avec un ton encore plus affirmé et ostentatoire.

Malgré ces nouveautés, dans ces oeuvres le meilleur choix récent me semble rester le CD Arte Nova de Yefim Bronfman et David Zinman.

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- Beethoven: Concertos pour piano n° 1 et n° 2. Mari Kodama (piano), Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, Kent Nagano. Analekta AN 2 9955.

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