Disque - Mara Tremblay, telle quelle

Il y a dix ans, elle chantait Tout nue avec toi. Aujourd'hui, nue devant tous et d'abord face à elle-même, Mara Tremblay se montre sous toutes ses facettes. À prendre ou à laisser. On prend. Mieux, on embrasse.

C'est le regard qu'on voit d'abord sur cette photo de pochette signée Valérie Jodoin-Keaton, où Mara Tremblay pose nue. Ce regard franc, affirmé. Et puis on voit la tête. La tête haute. L'air de dire: me voici, c'est moi, entièrement moi, ma gueule, mon corps, me voilà telle quelle à presque quarante ans. Qui m'aime me suive.

«C'était ça, l'idée. Qu'on me voie. Vraiment. C'est moi telle que ma mère m'a mise au monde. Moi telle que je me suis faite, aussi.» Le jour de l'entrevue, jour de l'investiture d'Obama, ça fait très exactement un an que la mère de Mara est décédée. Longue maladie. Deux chansons de Tu m'intimides, son nouvel album, en sont tributaires. D'un côté ou de l'autre est un hommage: «Et maintenant si je marche droit / Que mon coeur est fort et ma tête fière / C'est que tu as dessiné pour moi et mes enfants / Le portrait d'une femme libre.» Plexus solaire évoque «sa dernière semaine de vie» sur le mode métaphorique: «Le dernier tournoi se déroule en ville / Les bataillons dans le plexus solaire / Frappent, frappent.» «C'était vraiment ça, commente Mara tout doucement, de l'autre côté de la table de ma salle à manger. Elle était sûre que c'était la guerre et qu'elle se faisait attaquer par les Allemands. Je capotais. Du gros délire. Mais un vrai combat.»

Tout Mara

La Mara de la photo, affrontant tout, sans paravent ni vêtements, c'est la Mara d'après la mort. «Je me sens forte et ça paraît. Ç'a été une année vraiment intense. J'ai perdu ma grand-mère deux mois après ma mère. J'ai déménagé, laissé mon chum. Je vais avoir quarante ans. Ça en fait vingt que je fais ce métier-là, dix de carrière solo. Mon plus jeune entre au primaire, mon plus vieux au secondaire. C'est tout ça qui est sur l'album.»

Tout Mara. L'enfant-fleur née le jour où Neil Armstrong posa le pied sur la Lune: «Paraît qu'il y a eu moins de crimes ce jour-là, je suis née pendant une trêve...» L'ado angoissée et timide qui s'est soignée: «J'étais bête comme mes pieds!» La fille rock'n'roll à l'appétit sexuel vorace: «Besoins enfin comblés», se réjouit-elle. L'amie fidèle qui a pour principal complice musical Olivier Langevin depuis Le Chihuahua, son premier album d'il y a dix ans. La mère émerveillée par ses enfants déjà musiciens: «Victor [12 ans] joue du drum comme un dieu, il compose des tounes. Édouard [six ans], il me fout à terre: il lit la musique à vue, c'est même pas un problème.»

Toutes les Mara en dix chansons. La Mara des modulations extrêmes à la Karkwa dans Hydrocarbone et Toutes les chances, la Mara psychédélique dans Plexus solaire (avec l'intro d'I Am the Walrus), la Mara country guitare-voix dans le démo donné tel quel de Devant l'orage (avec ledit orage en fond de scène), la Mara à la drôle de petite voix de gorge un peu grinçante, la Mara au falsetto angélique. Pour qui suit Mara Tremblay depuis le début, c'est la totale: à la fois la Mara trash-punk du premier album, la Mara épanouie et multicolore de Papillons (2001) et la Mara maman sereine des Nouvelles Lunes (2005).

Le portrait complet. «Une sorte de synthèse. Y a même mon côté Genesis, mon côté prog.» Je dis à Mara que je les trouve tous un peu prog, ces temps-ci, de Catherine Major à Karkwa. «Je pense que c'est parce qu'on est pas mal nombreux à être passés par le classique. On n'a pas peur des envolées.» L'album est un régal d'audaces stylistiques, la batterie est hyperactive, les basses fuzzées, le piano Wurlitzer et l'orgue et les synthés des années 70 omniprésents, avec des pauses acoustiques et des bruitages modernes. L'ensemble est fascinant et envoûtant, les mélodies ne perdent jamais le nord malgré les détours étonnants et les explosions instrumentales. «Le cheval rue, mais tu le chevauches encore...» J'allais le dire.

Dans cette aventure pleine de sons, il manque le violon. Son instrument de prédilection. Elle l'a sorti une seule fois. «C'est mon album piano. Le violon, pour l'instant, je peux plus. N'importe quel album québécois que t'écoutes, y en a partout!» Dissociation voulue, donc: le violon et Mara faisaient corps, plus question de se cacher derrière rien, pas question de poser nue derrière le violon, telle Liona Boyd derrière sa guitare. «C'était ma protection. Tu te souviens du show de Chihuahua? Je jouais dos au monde. Avec un bout de violon qui dépassait.» On mesure le chemin parcouru. «Là, j'ai hâte au show, le 6 mai au National. Je vais regarder le monde dans les yeux.» On sera tous tout nus.

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TU M'INTIMIDES

Mara Tremblay

Audiogram - Sélect