Les 10 meilleurs spectacles de la francophonie en 2008 - Émois, amusements et poings levés

Matthieu Chédid, aux guitares électrisantes, et Vanessa Paradis, joyeuse et craquante.
Photo: Agence France-Presse (photo) Matthieu Chédid, aux guitares électrisantes, et Vanessa Paradis, joyeuse et craquante.

Avoir fait le voyage à Paris, j'aurais vu Bashung à l'Olympia et il y aurait Bashung en tête de cette liste. Seulement voilà, on n'est pas toujours là où on voudrait, là où il faudrait. Mais on se console, parce qu'il y a aussi des soirs où on sent jusqu'au plus profond de soi qu'on est très exactement là où la chanson bat la chamade plus que n'importe où ailleurs. Vous voulez des exemples?

1. Vanessa Paradis sur la scène Pierre-Rapsat (FrancoFolies de Spa). Je n'aurai pas vécu McCartney sur les Plaines, mais ce concert de Vanessa Paradis à Spa — le même soir! — était de ceux dont on dit: «J'étais là!» Là pour elle, joyeuse et craquante, et là pour Matthieu Chédid aux guitares électrisantes, et pour Albin de la Simone aux claviers sidérants, profitant de la générosité de la belle pour se lancer dans des séquences instrumentales aussi longues qu'étonnantes. C'était tout le bonheur de ce spectacle: la chanteuse se la jouait moins chanteuse que spectatrice privilégiée, saine attitude s'il en est. À ce point star et modeste, ça force l'admiration.

2. Andrea Lindsay au Club Soda (Coup de coeur francophone). Blonde comme les proverbiaux blés, avec la frange sur le côté et la mini-robe de couventine à gogo, telle France Gall en 1968. Une vision. Et voilà qu'elle chante et qu'on lâche nos fromages: comment l'Ontarienne yéyéphile peut-elle être en même temps aussi absolument adorable et mener ainsi par le bout de la langue les mélodies, poussant la note quand il faut mais jamais trop, à la Petula Clark? On a craqué, pardi. En même temps que nos alibis.

3. Dick Rivers au Parc de la francophonie (Festival d'été de Québec). Autour du guitariste Christian Turcotte, les accompagnateurs québécois du rockeur-crooner niçois étaient déchaînés, servant les succès d'hier et d'avant-hier comme si leur vie en dépendait. Non, Dick et les siens ne donnaient pas dans le rétro pépère, mais dans les relectures r'n'b survitaminées aux cuivres, le rock'n'roll pur jus, le blues à saxo sexy, voire le country hors la loi. C'était encore plus fort que l'automne précédent au Capitole de Québec.

4. Cali au Club Soda (FrancoFolies de Montréal). Son show a commencé comme d'autres les finissent. Il est arrivé en affamé, en assoiffé, en insatiable de vie, carburant à l'énergie contagieuse qu'il n'a jamais cessé de susciter, d'exiger et d'exacerber: il bondissait, arpentait furieusement la scène, bondissait de nouveau, possédé, presque enragé quand ça ne réagissait pas à son goût, hurlant «Montréal!» après «Montréal!», non pas comme une salutation, mais comme un cri de ralliement. Absolutiste. Impossible de ne pas le suivre.

5. Jane Birkin à la salle Maisonneuve de la PdA. On est là, elle est là, elle sourit de toutes ses trop grandes dents, et on mesure. À quel point on l'aime. Telle quelle, dans son chandail noir, son pantalon flottant et ses baskets. Entière, pure et dure, transparente, affectueuse, encore et toujours amoureuse de l'homme à tête de chou, encore et toujours indignée devant les iniquités, la violence, la torture. Elle aussi nous aime et nous le dit, et elle nous embrasse, et on se reverra.

6. Rose au Club Soda (FrancoFolies de Montréal). C'était le dernier spectacle de sa tournée, tout roulait rondement, la jeune femme aux airs de Françoise Hardy qu'aurait bouffé du Janis s'amusait au point de déconner un brin, ses chansons d'autoflagellation ne faisaient même pas mal, tout le monde chantait ses refrains et elle n'en revenait pas. Une histoire d'amour qui commence, c'est tellement beau.

7. Dominique Grange à la Fédération ukrainienne (Pop Montréal). Un récital militant. Une belle chanteuse soixante-huitarde, les dessins projetés de son compagnon, le bédéiste Tardi. Je n'oublierai pas cette ferveur, cette colère vivifiante. Rien là-dedans de la réunion d'anciens combattants. Plus encore que de l'admiration pour cette femme indomptable, j'enviais le combat même. Pour un peu, j'aurais levé le poing, moi aussi. Jamais, en 18 ans de couverture de spectacles au Devoir, je n'avais ressenti ça.

8. Michel Fugain au Saint-Denis. Barbe ou pas, tête blonde plutôt que Jésus-Christ camembert, 65 piges au lieu de 30 balais, il était remarquablement le même, Fugain. A-t-il déjà été autrement, ce diable d'homme? C'est en lui. Ça tient de la torche olympique, ce feu qui lui allume le regard et réchauffe les coeurs. Est-ce ce feu-là que l'on dit sacré? C'est qu'il en donne, le gaillard. Vrai, une comédie musicale à lui tout seul.

9. Jean-Jacques Perrey au Cabaret Juste pour rire (Pop Montréal). À 80 ans, hilare, le pionnier de la bizarrerie électronique flottait dans son costard lamé à gros boutons, hilare, savant fou dans son labo de film de science-fiction de série B. Plus encore que ce qu'il extirpait de sa panoplie, Moog et compagnie, plus encore que ses plus chouettes étrangetés aux titres ronflants — Atomic Twist, Baroque Hoedown, Porcupine Rock —, je me souviendrai de ce moment où, entendant s'esclaffer une spectatrice, Perrey s'émerveilla: «Ce rire, je voudrais l'échantillonner.» Dingue, génial et incorrigible.

10. Georges Moustaki à l'Outremont. Tiendrait-il? C'est l'effet Reggiani: on avait un peu peur en début de spectacle, tellement il semblait fragile, amoindri. Et puis Moustaki a réitéré d'une voix forte sa Déclaration: «Je déclare l'état de bonheur permanent... » Et puis ça allait mieux. Bonheur déclaré, bonheur il y avait. Désir intact. Charme intact. Espièglerie intacte. Capacité d'indignation intacte. Moustaki n'a renoncé à rien.

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