Les dix meilleurs disques de jazz de 2008 - En attendant le chaos

L'année jazz se termine sur une note aussi mauvaise qu'un scat de Johanne Blouin: la maison de distribution Fusion III agonise. Ce qui veut dire que des dizaines de petites étiquettes jazz que l'on appréciait se retrouvent aujourd'hui sans distributeur. C'est moche. Et peu rassurant. Mais en attendant de voir ce que l'avenir réserve au jazz dans une industrie discographique en crise profonde, on pourra se rejouer dix records comme autant de bombes. Détails.

1. Two Men with the Blues, Willie Nelson & Wynton Marsalis (EMI). C'est là l'histoire de l'Amérique blues rencontrant l'Amérique jazz. De Wynton qui plante sa trompette près de la vieille six cordes de Willie, cravate relâchée aux côtés de M. Cool en personne. Deux géants sur la même scène, autour d'une même passion: la musique qui irrigue les veines de l'Amérique. La source, quoi. Et chacun faisant son bout de chemin vers l'autre, en bons gentlemen ouverts d'esprit, Marsalis et Nelson ont fait d'une rencontre improbable un disque mémorable et absolument lumineux.

2. Live, Brad Mehldau Trio (Nonesuch). Le jazz Mehldau est exigeant et réfléchi, mais il demeure fondamentalement accessible. Ce nouveau live de Mehldau confirme toutes les qualités du groupe: approche harmonique, mélodique et rythmique fascinante, capacité d'improvisation géante, virtuosité au service d'une musique à la fois cérébrale et tripative. Brillant.

3. Present Tense, James Carter (Universal). Un copain était interloqué pendant un solo de James Carter cet été au FIJM: «c'est qui, un magicien?». Exactement. Carter peut sortir des lapins du fond de ses saxophones. Il les catapulte d'un souffle surpuissant. Bang! Musique branchée sur le 220. Intense. Mais il y a surtout que Carter fait les choses avec personnalité: il travaille un son que l'on n'entend pas ailleurs. Vif et granuleux, nourrit au bop et aux racines du jazz. Comme ce disque.

4. Plays George Gershwin, Matt Herskowitz (Tout Crin). Ça prend du panache pour s'attaquer ainsi à Gershwin, en piano solo. Le Montréalais Herskowitz s'en sort admirablement bien: un parfait mélange de raffinement, de fougue et de nuances, le doigté pour naviguer en toute aisance sur cette mince ligne où se côtoient les musiques jazz et classique.

5. Rabo de Nube, Charles Lloyd (ECM). Un set live qui montre combien Charles Lloyd demeure pertinent et inspirant à 70 ans. Avec Jason Moran au piano, son quartet adopte un son plus dynamique qui donne du tonus aux légendaires capacités d'introspection de Lloyd. Cinq des sept pièces font ici plus de dix minutes. Entendre: on improvise beaucoup. Avec classe et raffinement pour ce jazz contemporain de grande tenue.

6. Zaebos: The Book of Angels Vol. II, Medeski, Martin & Wood (Tzadik). Maître absolu du groove jazz, MM&W ont trouvé dans les travaux de John Zorn et d'Electric Masada une matière aussi solide qu'inspirante. Aborder Zorn a forcé le power trio à remettre en question de vieux réflexes pour aller chercher plus loin des réponses. Alors? Leur meilleur disque depuis longtemps. Varié, ample, complexe et débordant d'inventivité.

7. The Third Man, Enrico Rava et Stefano Bollani (ECM). Un bon duo est surtout un bon dialogue. Éloquence et concision du discours, bonne écoute de part et d'autre. Le trompettiste Rava et le pianiste Bollani ont compris les règles. Ils évoquent en peu de notes. C'est fluide, à la fois audacieux et retenu. Ce qui donne des paysages sonores aux textures froides et envoûtantes pour du jazz contemporain qui appelle aux sens.

8. The Orchard, Lizz Wright (Verve). Avec un timbre de voix aussi riche et profond, Lizz Wright pourrait donner de l'âme à n'importe quel mot posé sur n'importe quelle note. Mais elle choisit tout avec soin. Naviguant sans peine entre blues, jazz, pop, soul, r'n'b et gospel, elle a fait de son troisième album un excellent disque de musique afro-américaine.

9. Night Lights, Susie Arioli (Spectra). C'est Arioli comme on l'aime: aérienne, légère, les deux mains dans le vieux jazz qu'elle éclaire de sa voix cristalline. Le tout soutenu par la guitare souple et ronde de Jordan Officer. Ton intime et feutré, chaleur dans le salon, on goûte une fois de plus le bon goût et la fraîcheur de madame.

10. À Léo, R. Cippeli, P. Fresu, P. Garcia, G. Testa & A. Zanchi (Justin Time). Pour Ferré, ça prenait nécessairement un hommage plein de liberté. Anticonformiste. Dont acte: on chante Ferré en italien, on le joue en jazz, on enlève des paroles quand les mélodies suffisent. On fait ce que l'on veut, au fond, mais avec respect... et grande inspiration, preuve étant cette bouleversante version d'Avec le temps.

À voir en vidéo