Disques - Les choux les plus gras qui soient

Daniel Bélanger
Photo: Jacques Grenier Daniel Bélanger

Les choux gras des uns sont les trésors des autres. C'est un assidu des ventes de garage qui vous le dit. Imaginez les choux de Daniel Bélanger. Tel Springsteen, Bélanger est homme à refaire entièrement des disques qui ne lui plaisent pas: il jette corps et biens, et recommence. Même intransigeance dans le choix, la séquence des titres: si une chanson ne suit pas la courbe musicale, fut-elle une merveille, allez hop! Au panier! Que jetait-il donc ainsi? Ça rendait bien curieux les ramasseux. Dans d'autres pays, il y aurait eu des bootlegs.

Mesurez la félicité. Voilà qu'on en obtient dix du coup, de ces laissées pour compte. Littéralement un disque complet, greffé à une compilation des dix-neuf marquantes de la carrière du p'tit frère de Michel Bélanger, patron d'Audiogram et instigateur du projet. Le geste n'est pas innocent. D'ordinaire, ce sont les rééditions des albums d'origine qui se trouvent augmentées: on rapatrie les négligées. Les retrouver ainsi en un tas indifférencé, c'est dire que Daniel Bélanger veut ses albums tels que voulus. Ça va jusqu'à ne fournir aucune indication quant à l'époque de l'enregistrement: rien ne nous dit à quel album elles étaient destinées et sur lesquels elles ont presque abouti.

C'est exprès. À nous de deviner. Où justement de ne pas essayer de deviner, et recevoir ces chansons pour ce qu'elles sont, hors contexte, intemporellement. Du Bélanger de toute éternité. Bien sûr qu'on entend qu'Étreintes est cousine de Sèche tes pleurs et de La Folie en quatre, avec son picking acoustique et sa mélodie tendre qui coule de source. Mais justement, la vérité est sans doute qu'elle était trop cousine et que Bélanger trouvait qu'avec Sèche tes pleurs et La Folie en quatre sur le même album, c'était bien assez. Avait-il choisi les deux meilleures des trois? Plus j'écoute Étreintes et moins je suis certain. Et puis je réécoute Sèche tes pleurs et La Folie en quatre, et là, quand même...

Tout ça pour dire que Bélanger avait probablement fait le bon choix et qu'on est content de découvrir Étreintes maintenant plutôt qu'à l'époque. Ce n'est plus dans le chemin. Pareil avec la chanson titre, en irrésistible écho à L'Échec du matériel. Chouette chanson, Joli chaos, bon groove et tout, mais sans doute de trop, une fois privilégiées toutes les autres chansons à riffs de guitare électrique de cet album. Pourtant, là, séparément, ça se prend bigrement bien.

À ce jeu des comparaisons et des déductions, on est forcément perdant. La vérité gagnante, c'est que la dizaine inespérée s'avère de qualité supérieure, à l'exception de la variante d'Imparfait, intéressante mais inutile, sorte de preuve par la négative de la perfection de la version connue (ça fait penser à l'Anthology des Beatles). Autrement, ce sont les exceptionnels fonds de tiroir d'un auteur-compositeur-interprète exceptionnel, extraordinaires abandonnées qui auraient été des extraits radio de premier ordre pour n'importe qui d'autre. Je pense à En ce monde, somptueuse, portée par des arrangements de cordes franchement chamboulants, empreinte d'un lyrisme qui prend au coeur. Du grand Bélanger. On aurait pu l'ajouter aux dix-neuf de la compilation, tiens. Le fait est qu'elle se trouve sur le disque d'à côté, avec les autres révélées. Toutes dignes d'exister au grand jour. Toutes indispensables, désormais.

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JOLI CHAOS

Daniel Bélanger

Audiogram - Sélect-30

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