Vitrine du disque

Classique :TCHAÏKOVSKI : Hamlet (ouverture et musique de scène), Roméo et Juliette (version originale de 1869). Orchestre National de Russie, Vladimir Jurowski. PentaTone SACD PTC 5186 330 (Naxos).

Quel grand chef! Vladimir Jurowski est le directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Londres, dont Yannick Nézet-Séguin est premier chef invité. Jurowski, qui dirige aussi depuis 2001 le Festival de Glyndebourne, est vraiment l'une des deux ou trois révélations de la décennie dans le domaine de la direction d'orchestre. On l'a déjà retrouvé trois fois auparavant chez PentaTone à la tête de l'Orchestre national de Russie, qui n'est vraiment pas un orchestre d'exception mais qu'il est le seul à faire sonner comme tel. Le premier miracle de cette série d'enregistrements était le couplage des Symphonies n° 1 et n° 6 de Chostakovitch. Le second, le voilà! Même si le compositeur est fréquemment abordé, le fait d'enregistrer l'intégralité de la musique de scène de Hamlet et la version originale de Roméo et Juliette constitue une originalité. Dès les premières mesures, les musiciens sont au garde-à-vous devant ce chef qui les fouette et en tire des équilibres justes, des phrasés passionnés et des élans ravageurs. Ce disque-bourrasque s'impose.

Christophe Huss

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Pop-rock

Les années Monsieur

Keith Kouna

P572

Keith Kouna, la voix et la plume derrière la défunte formation Les Goules, fait maintenant cavalier seul. Le personnage sympatico-cinglé à la voix nasillarde et perçante fait paraître Les Années Monsieur, qui rassemble une douzaine de textes écrits entre 1995 et 2000, mais enregistrés dans les derniers mois. On y reconnaît son amour de l'absurde et de l'étrange, et la façon dont il agence les mots, les répète, les triture, les déforme («ribambébelle»). On lui découvre toutefois une sensibilité nouvelle pour la chanson (une traduction de Laisse béton de Renaud, une pièce aux allures de Desjardins) et on note avec ravissement la présence de quelques textes écrits davantage comme des récits, chose plutôt inhabituelle chez Les Goules. Musicalement, Les Années Monsieur est divisé en deux, les premiers titres formant un bloc plus rock, alors que la finale est franchement plus douce, enrobée qu'elle est de métallophone et de guitare acoustique. L'album aurait mérité une meilleure répartition des chansons, mais Keith Kouna parvient tout de même à nous éblouir, en conservant ce que nous adorions des Goules tout en laissant de côté ses irritants. En spectacle au Quai des brumes le 6 décembre en compagnie d'Avec pas d'casque.

Philippe Papineau

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Monde

Terra Mia

Nathalie Choquette

Isba / DEP

On a beau faire le plus beau tour du monde en une heure, seize chansons et dix langues, on ressent une impression d'homogénéité. Une sorte de romance sans géographie à consommer dans son refuge le plus intime. Romance vieillotte avec Parlez-moi d'amour, en clair obscur avec des notes tziganes et vagabondes, à la fois passionnée et adoucie par la voix de soprano dans un tango de Gardel. De la bonne chanson avec des épices différentes dans chacune, alors que des instruments comme le oud arabe, le shakuhachi japonais, la harpe celtique, le erhu chinois, la zampoña andine y trouvent leur place à tour de rôle sur les somptueuses nappes de cordes ou les errances d'un accordéon. Les chansons se succèdent, presque toutes aussi connues les unes que les autres: Danny Boy de l'Irlande, Sakura Sakura du Japon, El Condor Pasa du Pérou, Golden Earrings, rendue célèbre par la Dietrich. Plusieurs autres qui nous semblent si familières. Et l'interprétation est sans bavure, tout comme l'accompagnement. La voix de la chanteuse s'adapte à tous les styles, mais en évitant les extrêmes. Le disque se termine par des moments de désinvolture haïtienne ou de légèreté cubaine en compagnie de Florence K. Le charme opère.

Yves Bernard

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Chanson

NORD

Dumas

La Tribu - DEP

Quoi? Un nouveau Dumas? Eh oui! Et non en même temps. Nord est plutôt une carte postale en forme d'album. Dumas qui donne de ses nouvelles. Dumas qui nous communique directement du studio une sorte de work in progess, entre deux vrais albums. À moins que Dumas n'ait décidé de nous livrer son travail en chapitres, un peu à mesure de l'avancée des recherches. Pour l'heure, il voyage, avec un seul compagnon: Louis Legault. Et il va loin. Le ton est donné dès Transsibérien Express, première pièce quasi instrumentale, véritable transe. Et ça continue avec À feu, à sang, puis Passer à l'ouest: basse pulsante, bruitages de hall de gare, guitares obsédantes. À peine une mélodie en filigrane. Des voix féminines s'immiscent dans le labo en mouvement, et ça fait pop. C'est plus fort que lui: Dumas est pop, même quand il explore. Entre deux transes, il s'offre même des pauses chansonnières, courtes et craquantes Combat ordinaire, On verra le sud. Preuve que ce n'est pas une parenthèse. J'en jurerais, c'est à une série d'albums faits en cours de route que Dumas nous convie. Nous, on suit.

Sylvain Cormier

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Monde

À L'ABRI DU TEMPS

De Longa

Fidelio / SRI

Pierre-Alexandre Saint-Yves et Andrew Wells-Oberegger jouent ensemble depuis sept ans. Dans l'Ensemble Cercamon, ils font la fête aux traditions orales et à l'Occitanie, mais avec De Longa, ils vont vers le contrepoint de leurs habitudes en donnant la priorité à la création d'ambiance et la respiration. Une production qui permet aux deux compositeurs de prendre leur temps en surfant sur les époques et les cultures sans modèle défini. Les instruments qu'ils maîtrisent leur servent de fil conducteur. PASY survole les mélodies avec la flûte basse, la flûte soprano et le chalumeau, dont le son évoque à la fois celui de la flûte, de la clarinette et du hautbois. Il se fait également plus dansant avec la vièle à roue. De son côté, AWO fait résonner des luths comme le oud arabe, le bouzouki grec, le laouto crétois ou le saz de la route de la soie. On retrouve d'ailleurs le parcours des instruments dans l'âme de la musique. Par teintes. On créé autour des modes orientaux. On donne beaucoup de place aux impros. On ajoute des nappes de percussions persanes et du violon joué à l'Indienne. Quitte à parfois dégager l'énergie occidentale et à faire des clins d'oeil au world jazz. De Longa est l'une des belles découvertes de l'automne.

Y.B.

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Classique

DA MILANO

Fantasias/Ricercari et tablatures pour luth. Hopkinson Smith (luth); Naïve E 8921.

Après la tornade Tchaïkovski déclenchée par Vladimir Jurowski, vous aurez peut-être envie de vous reposer les oreilles. C'est ce que peut vous proposer le prince des luthistes, Hopkinson Smith, dans son nouveau CD. Il est juste dommage que les preneurs de son aient jugé nécessaire de mettre les micros si près de l'instrument et d'en grossir le son. Sinon, musicalement, cet opus consacré à Francesco Canona (ou Canova), dit Da Milano (1497-1543), surnommé Il divino, se range dignement dans l'une des plus éminentes discographies de l'univers de la musique ancienne, celle du «poète intello» qui a ébloui le monde musical par sa transcription, au luth, des Sonates et partitas de Bach. Hopkinson Smith célèbre ici, dit-il, «un virtuose unique, un compositeur extrêmement érudit et raffiné, dont la complexité des oeuvres présente une sorte de dilemme». Mais n'ayez crainte: le magicien Smith est là pour clarifier ces entrelacs contrapuntiques, pour illuminer cette musique de l'intérieur. Ce disque précieux, qui s'apprivoise petit à petit, procure un plaisir durable.

C.H.

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