Neil Young, force de la nature

D’où j’étais, presque à hauteur de scène, sous l’écran géant de gauche, je l’avais pour ainsi dire dans la face. Neil Young. Ses grandes jambes. Ses gros baskets. L’armoire normande qui lui tient lieu de corps bougeant tout le temps. Ses enjambées, géantes. Un géant, Neil Young. Tel l’ampli géant derrière lui (jamais vu un ampli de cette dimension). Un géant à voix d’ange. Un géant à voix d’ange qui fait des grimaces à sa Les Paul, et qui en extirpe des sons que la Les Paul ne sait pas qu’elle a en elle.

Tous les soirs, suppose-t-on, c’est la même intensité, la même hargne, la même intraitable obstination. La plupart du temps, dans ces premières chansons pleines de fureur qui ouvraient lundi soir le spectacle, Love And Only Love, Hey Hey, My My (Into The Black), Everybody Knows This Is Nowhere, Powderfinger, Spirit Road, Cortez The Killer, c’est sur la même note qui ça se passait. Et tient la note, et triture la note, et torture la note, et la corde donne du son, la corde souffre, la corde hurle, la corde a mal en dedans et en dehors, et toute la vie de Neil Young tient à cette corde étirée jusqu’à péter.

Effarant Neil Young. Est-ce ce gars-là qu’on a failli perdre il y a trois ans? L’opéré du cerveau? Une force de la nature, oui. C’est un témoin ébahi parmi 17 000 témoins ébahis qui vous le dit: il ne mourra pas sans combattre, le furieux sexagénaire (il a eu 63 ans le 12 novembre dernier, et il a l’énergie rock’n’roll de cent mille groupes de rock de guitares). Parlant d’âge, c’était lundi la fête à Pegi, sa compagne de choriste (ou sa choriste de compagne, c’est comme vous voulez), et Neil lui a chanté Happy Birthday et nous avec lui. C’était touchant, intime, même à 17 000. Tendre géant.

Généreux géant. Le spectacle, ce retour tant attendu de Neil Young à Montréal, aura dépassé les deux heures (sans compter les deux groupes en complément, Everest et Wilco). Et chacun aura eu son Neil Young. On a eu le Neil Young des immortelles de Harvest et After The Gold Rush: l’homme à l’harmonica, le gratteux d’acoustique tout seul pour The Needle And The Damage Done, avec Ben Keith au lap steel dans Heart Of Gold, avec un vieux roadie moustachu au banjo dans Old Man. Versions parfaites, à la fois ressemblantes et incroyablement ivantes. On a eu le Neil Young des hymnes nationaux du rock d’amphi sportif, Cinnamon Girl et son riff qui tue, Cowgirl In The Sand et ses bouquets d’harmonies qui montent au ciel, Rockin’ In The Free World et son refrain qui explose.

On a même eu le Neil Young religieux, le temps d’une poignante prière, la Mother Earth de l’album Ragged Glory, jouée par Neil seul au fond de la scène, sur un orgue d’église. On a même eu le Neil Young apocalyptique, en rappel, avec les Beatles en renfort et les crescendos immenses d’A Day In The Life. On a même eu le Neil Young d’aujourd’hui: trois chansons nouvelles étaient au programme, Just Singing A Song, Sea Change et When Worlds Collide. Toutes bonnes, pardi! Toutes un peu pareilles, mais toutes réussies: ce gars-là est un puit sans fond de variations sur les mêmes notes.

C’est qu’il n’a pas besoin de beaucoup d’espace pour manoeuvrer. Outre les choristes, Pegi et Anthony Crawford, à l’écart, tout se passait au centre de la scène, à l’intérieur de deux mètres carrés, où Neil, son vieux copain Ben Keith (à la guitare, au lap steel), le bassiste Rick Rosas, le batteur Chad Cromwell, se tenaient en formation rapprochée, version rock du caucus de football. On aurait pu être dans un club, si ce n’avait été de ce décor de fin du monde, tous ces projecteurs de cinéma qui entouraient la scène, cette sorte d’enseigne de parc d’attractions, ce ventilateur géant, et ce peintre. Oui, ce peintre, à l’arrière-scène, qui alignait les toiles comme Neil les chansons, et qui avait sans doute éclaboussé lui-même le veston tout peinturluré de Neil. Singulière présence. De temps en temps, on regardait où il en était. Et puis on revenait à Neil, forcément. Massive présence. Formidable masse en perpétuel mouvement. Monument tapant du pied. Un géant, encore et toujours en marche.-30-

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