Metropolitan Opera - La Damnation de Lepage : un échec affligeant

Les cinémas étaient bondés pour la projection, samedi, en direct du Metropolitain Opera, de La Damnation de Faust de Berlioz, mise en scène par Robert Lepage. La fertilité de la vision de Lepage et de son équipe ne passait, hélas, pas l'écran.

La Damnation de Faust vue par Robert Lepage se déroule verticalement sur une structure métallique de quatre niveaux devant une surface qui, au moyen de projections, peut prendre les apparences des lieux divers qui rendent cette légende dramatique si difficile à scénographier. Même si la machinerie technologique s'est raffinée depuis la production parisienne de 2001, le grand moment demeure la Scène de Pâques, avec les Christ crucifiés qui pivotent en une fraction de seconde à l'apparition du diable.

La production de New York bénéficie, par rapport à la précédente, d'une double couche de projections (devant et derrière les échafaudages). La principale scène qui y gagne est l'Invocation à la nature, avec des arbres tridimensionnels qui se dessèchent au fur et à mesure que Méphisto avance sur scène. Mais le mieux est parfois l'ennemi du bien. La projection en temps (presque) réel de la chanteuse dont les cheveux s'embrasent, dans l'air D'amour l'ardente flamme, est une fausse bonne idée, car l'image géante projetée, en léger décalage, fait l'effet d'un très mauvais play-back et détourne, par son aberration, notre attention dans un moment fort de la partition.

Le rendu cinématographique des projections engendre parfois un certain effet de bricolage, certainement pas voulu par Lepage. Le moment de maestria, le Songe de Faust, transformé en grande scène de plongée sous-marine dans l'Elbe, est passablement flou à l'écran. Au chapitre bricolage, on ajoutera que la surface derrière les échafaudages est réfléchissante et, donc, très difficile à éclairer, avec des effets très laids dans les dix dernières minutes.

Enfin, la luminosité particulière, probablement nécessitée par les projections, fait dérouler une bonne partie du spectacle dans une pénible semi-pénombre verdâtre.

Voilà l'ensemble des problématiques monumentales posées au réalisateur vidéo. On y ajoutera un dernier paramètre: la poésie de ce spectacle mise, en salle, sur une vue d'ensemble, ce qui est exactement contraire à l'esthétique de la diffusion au cinéma — qui use et abuse des effets de loupe. Il aurait fallu l'expérience de Brian Large pour gérer la transposition de cette Damnation, ou, mieux encore, laisser la chose à l'équipe de Lepage.

Hélas, le Met a confié la réalisation vidéo de son spectacle le plus important de l'année à la sous-douée Barbara Willis Sweete, dont le principal titre de gloire a été de massacrer le Tristan de Wagner la saison dernière. Ses errances dans sa réalisation de sans-dessein, sa manière grotesque de tourner en rond avec la caméra en cherchant quelque chose à filmer et d'aller scruter des cellules du dispositif scénique quand une vision large s'imposait ont tué le spectacle. Pour sa Tétralogie de Wagner, Lepage ne pourra pas accepter qu'une «aveugle de l'esprit» assassine ses spectacles de visionnaire aux yeux de centaines de milliers de spectateurs dans le monde. L'enjeu est trop important.

Musicalement, Levine a emporté dans une bourrasque (et un peu d'impatience dans la première moitié) cette partition qui le passionne; John Relyea a fait forte impression dans Méphisto, même si ses aigus ne s'ouvrent pas; Susan Graham fut impeccable et Marcello Giordani, qui joue comme une potiche, s'est amélioré au cours du spectacle (chantant cependant trop haut son duo frigide avec Marguerite).

Le choeur, dont on a fait grand cas, chante avec efficacité, mais sans la moindre incarnation différenciant un villageois, un ivrogne, un militaire ou un démon.
4 commentaires
  • Jean Girouard - Inscrit 24 novembre 2008 09 h 23

    Problématiques est un problème

    Dans votre critique vous utilisez le mot « problématiques ».
    Comme beaucoup de gens et faisant le même erreur vous utilisez ce terme dont l'acception est bien différente de celle du mot « problème ». Vous auriez peut-être pu l'utiliser au singulier si vous vouliez dire que les différents problèmes propres à la mise en scène qu'a faite Robert Lepage ont contribué à une « problématique ».

    Merci et bonne journée Monsieur.

    Jean Girouard
    Outremont

  • Marcel Filion - Inscrit 24 novembre 2008 10 h 04

    La Damnation de Faust

    Tout à fait d'accord avec vos commentaires, monsieur Huss. Puis-je ajouter que l'émotion que devrait susciter cette très forte musique de Berlioz s'est perdue quelque part dans les décors technologiques. Alors que j'ai trouvé le Moulin à images absolument génial, je considère que cette technologie vient noyer le drame (littéralement dans la scène du rêve). Susan Graham disait elle-même à l'intermission qu'elle se sentait perdue sur scène, ce qui se voyait. Et demandera-t-on, désormais, aux chanteurs et chanteuses d'être aussi des acrobates? Madame Graham était vraiment trop crispée pour se sentir heureuse de monter au ciel dans cette échelle.

  • Pauline Lafrance - Abonnée 24 novembre 2008 13 h 19

    Déficience des Caméras

    Pour la projection en salles de cinéma, les caméras ont présenté trop de gros plans...ce qui nuisait à la présentation visuelle de l'ensemble du décor et de la mise en scène de Robert Lepage.
    franvan@videotron.ca

  • Jean-François Clément - Inscrit 25 novembre 2008 19 h 00

    Son de cloche différent

    Bonjour,

    j'ai eu la chance et la joie d'assister en personne à la représentation du 22/11 et j'avais aussi assister à une représentation de cette production à Paris il y a quelques années.

    Mes commentaires sont donc différents. Du génie pur. De l'invention à chaque instant. Du renouveau dont le monde de l'opéra a bien besoin.D'ailleurs, les commentaires entendus autour de moi au Met vont dans ce sens.

    Il y aura toujours des gens, incluant des chanteurs, pour critiquer la nouveauté. C'est cependant la seule façon pour l'opéra d'évoluer et de survivre...en autant qu'on agisse avec discernement et modération.

    On peut aussi se demander si certaines productions du Met, si magnifiques soient-elles,se prêtent vraiment à une retransmission au cinéma.

    Chapeau à Lepage et ses collaborateurs.