Décès de Miriam Makeba, voix du continent noir

Miriam Makeba, une grande voix de la chanson mondialement connue comme «Mama Africa», a été saluée par le continent africain comme une des «mères» de la lutte anti-apartheid, après son décès dans la nuit de dimanche à hier en Italie.
Photo: Agence Reuters Miriam Makeba, une grande voix de la chanson mondialement connue comme «Mama Africa», a été saluée par le continent africain comme une des «mères» de la lutte anti-apartheid, après son décès dans la nuit de dimanche à hier en Italie.

Johannesbourg-Rome — Elle était une légende, et une voix, dénonçant ce régime de l'apartheid qui la priva de sa terre natale et la contraignit à plus de 30 ans d'exil. Surnommée «Mama Africa», Miriam Makeba a succombé à une crise cardiaque hier matin en Italie, quelques heures après avoir participé à un concert au service d'une autre cause: la lutte contre le crime organisé.

La chanteuse noire avait 76 ans.

L'annonce de sa mort a causé un véritable choc en Afrique du Sud, où de nombreux hommages lui ont été rendus sur différentes ondes. «Ses mélodies obsédantes ont donné une voix à la douleur de l'exil et à la dislocation qu'elle ressentit pendant 31 longues années», a déclaré Nelson Mandela, l'ex-président et icône de la lutte contre l'apartheid.

Au cours de sa carrière, Miriam Makeba s'est produite avec certains des plus grands noms de la musique, Nina Simone, Dizzy Gillespie, Harry Belafonte ou Paul Simon. Elle a chanté pour plusieurs dirigeants, comme John F. Kennedy — pour l'anniversaire de ce dernier en 1962 — et Mandela, et fut la première Africaine distinguée aux Grammy Awards.

Dimanche soir, l'artiste s'est effondrée sur scène après avoir interprété l'un de ses plus grands succès, Pata Pata, lors d'un concert à Castel Volturno, en Italie.

Le maire de cette localité, Francesco Nuzzo, a expliqué qu'il s'agissait d'un concert en solidarité avec six Ghanéens abattus en septembre, dont le meurtre a été imputé à la mafia locale. La clinique de Castel Volturno où Miriam Makeba avait été transférée a annoncé son décès d'une crise cardiaque tôt hier matin.

Dans son autobiographie Makeba: my story parue en 1987, la chanteuse raconte que ses amis, qui l'encouragèrent à monter sur scène, comparaient sa voix à celle d'un rossignol. Son style caractéristique combinant jazz et folk avec les rythmes des townships sud-africains lui valut souvent d'être baptisée l'«Impératrice de la chanson africaine».

Née le 4 mars 1932 à Johannesbourg, celle qui se prénomme alors «Zenzi» commence à chanter à Sophiatown, quartier cosmopolite de la ville et haut lieu culturel dans les années 50, avant que ses résidents noirs ne soient forcés à le quitter pour cause d'apartheid.

À 20 ans, elle rejoint les Manhattan Brothers, devient Miriam, et part en tournée avec le groupe. En 1956, elle écrira la chanson Pata Pata («un petit rien», en zoulou), qui connaîtra un succès mondial une dizaine d'années plus tard.

Elle s'associe ensuite avec le trompettiste de jazz sud-africain Hugh Masekela — qu'elle épousera — et entame son ascension vers la gloire internationale, avec le documentaire anti-apartheid Come Back, Africa auquel elle participe en 1959. Quand elle voudra rentrer en Afrique du Sud pour les funérailles de sa mère l'année suivante, elle découvrira que son passeport a été révoqué: il lui faudra attendre 30 ans avant d'être invitée à revenir par Mandela, qui l'appellera peu après sa sortie de prison en 1990 à l'heure de l'effondrement du régime de l'apartheid.

En 1963, Makeba avait appelé devant l'ONU au boycottage international de l'Afrique du Sud. Les autorités répliquèrent en interdisant dans le pays la vente de ses disques.

Contrainte à l'exil, Makeba va devenir la première Africaine à décrocher un Grammy Award en 1966: elle est récompensée en compagnie d'Harry Belafonte pour An Evening with Harry Belafonte and Miriam Makeba, album consacré au calvaire des Noirs sud-africains sous l'apartheid.

L'artiste jouit d'un statut de star aux États-Unis, mais son mariage en 1969 avec Stokely Carmichael, militant afro-américain et leader des Black Panthers, lui cause rapidement des ennuis. Elle s'exile à nouveau et s'installe en Guinée.

Miriam Makeba a alimenté la controverse en prêtant son soutien à des dictateurs africains, le Togolais Gnassingbe Eyadema et l'Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, sans compter le premier président de Guinée Ahmed Sekou Touré, qui l'accueillit à Conakry avec Carmichael, et dont le régime paranoïaque, répressif et sanguinaire fut à l'origine de la disparition de 10% de la population.

Mais la chanteuse, à l'affiche du film Sarafina! (1992) racontant les émeutes de Soweto en 1976, affirmait cependant ne pas être «une chanteuse politique». «Je ne sais pas ce que le mot signifie», expliquait-elle cette année au quotidien britannique The Guardian. «Les gens pensent que j'ai sciemment décidé de dire au monde ce qui s'est passé en Afrique du Sud. Non! Je chantais sur ma vie.»

Celle qui avait annoncé sa retraite il y a trois ans n'a jamais cessé de se produire sur scène en dépit de plusieurs concerts d'adieu.