Pigalle à Coup de coeur francophone - entrevue avec François Hadji-Lazaro - Le bouddha et sa bande refont la sarabande

François Hadji-Lazaro, de la formation Pigalle
Photo: Agence France-Presse (photo) François Hadji-Lazaro, de la formation Pigalle

Ça t'embête? «Un peu, oui», soupire François Hadji-Lazaro dans son bigophone à lui. Je viens de lui seriner, il est vrai, le couplet lyrique de l'ancien combattant larmoyant, sur l'air d'ah là là tu te rappelles, mon bon François, comme on était cons et beaux? (Je ne l'ai jamais que vouvouyé et lui ai servi du monsieur gros comme le bras, mais c'est meilleur pour l'effet.)

Reprenons. Ah! Qu'il était bon le temps des cerises et de l'accordéon musette et de Fréhel et Damia et de toute la chanson réaliste redécouverte dans les années 80 grâce à toi. Toi notre bouddha! On était grands, on était gros, qu'est-ce qu'on était balèzes! (J'ajoute un peu d'argot, pour la saveur.) Te souvient-il du Festival international de rock de Montréal, ces années fabuleuses, quand La Mano Negra avait mis le feu, quand Parabellum avait fait je ne sais plus quoi (je n'ai pas vraiment de souvenir de Parabellum, finalement), quand t'avais chanté avec Los Carayos? (Je dis vraiment n'importe quoi: avait-il chanté avec Los Carayos? Oui, certainement, mais à Montréal?)

Bref, je l'enquiquine ferme avec ma nostalgie héroïque de vétéran des taxis de la Marne, version trash-musette. Pas le mauvais gars, il relativise: «Ça m'embêterait si c'était que ça. En même temps, Pigalle, ça s'est arrêté pendant plus de dix ans, c'est heureux que vous soyez encore là, les vieux de la vieille, entre guillemets. Mais ce qui est vraiment bien, c'est que, dans les concerts, on voit non seulement les p'tits frères et les p'tites soeurs, mais aussi les enfants de ceux qui nous avaient suivis. Du coup, on a un public qui est l'un des plus mélangés en France, certains qui viennent plus pour le côté textes, d'autres pour le côté rock, d'autres encore pour le côté instruments traditionnels et folk. C'est large, et on est contents.»

Le fait est que le retour de Pigalle est accueilli dans l'allégresse, le délire et quelques regards embués de joie. «On devait faire seulement les festivals, mais il y a une telle demande qu'on continue au moins jusqu'à l'été 2009....» Je ne lui demande pas pourquoi il a reformé Pigalle. C'est écrit dans la page MySpace du groupe, y a qu'à copier: «Mais l'envie gratouille et chatouille... François Hadji-Lazaro sent que son stylo et sa cornemuse poilue ont envie de Pigalleries.» Tout est dit, ça le piquait, il s'est gratté, il a arraché la gale, le jus purulent du désir a giclé, et puis voilà, Pigalle redux. Redux mais en mieux. «C'est le son Pigalle, mais entre-temps, j'ai appris d'autres instruments...» Il n'en jouait que 3528 différents, ça finit par lasser son homme. «Ben oui, quoi. Je suis quelqu'un qui s'ennuie très vite. C'est pour ça aussi que j'ai fait moult groupes différents, Garçons Bouchers, Pigalle, Los Carayos, etc. Et les trucs en solo. Quand on regarde le répertoire de Pigalle, c'est toutes sortes de musiques, de l'acoustique folk en passant par l'électrique en passant par l'électronique. Les instruments, c'est pareil. Quand je comprends le truc, hop! Je passe à autre chose.»

Il a quand même ses fidélités, le Lazaro. Fada de bédé hier comme aujourd'hui, on retrouve sa tronche de phénomène de cirque telle qu'elle a été croquée par Tardi sur la moitié de l'illustration de pochette de la récente compilation double Neuf & occasion. L'autre moitié, c'est une photo, avec le coco plus dégarni que sur le dessin. «On était totalement inconnus, rappelle le croqué, quand on a demandé à Tardi ce dessin pour le deuxième album de Pigalle. Lui qui était déjà reconnu en haut lieu, et il a dit oui tout de suite. Ça correspondait tellement bien, nos univers.»

Nous revoilà dans le passé. Avant qu'il râle, j'enfonce le clou. Les Garçons Bouchers, Pigalle, ça a drôlement rafraîchi le paysage dans les années 80 pourries, non? «Pour les jeunes, la chanson française n'avait plus de valeur. On a largement participé, avec d'autres groupes comme les Têtes Raides, au fait que chanson française, maintenant, n'a plus aucun sens péjoratif.» Quand elle est de qualité, faut-il préciser. «Je suis pas mal critique vis-à-vis de la nouvelle génération. C'est pas un hasard si j'ai demandé à Emily Loizeau de venir chanter sur le disque [il y a six nouveaux titres sur la compilation, dont ce duo avec la fantasque Emily]. Je reproche beaucoup aux chanteurs de faire des copies de copies. On s'est remis à faire des copies françaises du rock anglo-saxon. Quand j'ai entendu Emily, j'ai trouvé que c'était la preuve qu'on pouvait encore faire de la chanson française en y mettant une patte et un caractère, une personnalité véritable. Ici, le succès total, c'est Bénabar. Je trouve que c'est trente ans en retard.» Rebonjour Claude François? «En quelque sorte. Et encore. Cloclo, il dansait.»

On n'aurait pas vu un Bénabar chez Boucherie Productions, comprend-on. Ah! Boucherie, le bon temps du bovin furieux, bien avant la vache folle. Boucherie, la championne et la pionnière des étiquettes indépendantes en France. Lazaro résume l'aventure, entre satisfaction et désillusion. «Tout le monde disait qu'on n'allait pas tenir trois ans, pas, on a tenu quinze. On a fait près de 150 disques, aussi bien du truc de cornemuse breton que du métal trash que de la chanson piano-voix. Je suis content de ça. Le fait qu'on ait dû s'arrêter, ça reste toujours en travers de la gorge. Mais c'était inévitable. Tout le marché du disque était bouffé par les méga-machins, les petits disquaires n'existaient plus. On était condamné au bricolage. Cette démarche véritablement populaire qu'on avait, ce ne sera plus possible avant quelques dizaines d'années.» À moins que les enfants des vieux fans grabataires... «Ouais, peut-être. On verra bien.» Arrivez tôt ce soir. On va voir ce qu'on va voir.

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- Pigalle

Au Club Soda ce soir, à 20h.

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