Musique classique - L'opéra compte à rebours

Doctor Atomic est campé en juin 1945 dans le Manhattan Project Laboratory de Los Alamos.
Photo: Doctor Atomic est campé en juin 1945 dans le Manhattan Project Laboratory de Los Alamos.

La première expérience de diffusion d'une création lyrique, Le Premier Empereur de Tan Dun, en janvier 2007, avait été couronné de succès. L'opéra de Tan Dun n'est pas un chef-d'oeuvre, mais, spectaculaire et habilement écrit, il avait su séduire le public, même conservateur. Le Met a d'ailleurs choisi Le Premier Empereur pour faire partie des opéras publiés, en septembre dernier, en DVD par EMI.

Le défi d'imposer Doctor Atomic, créé en octobre 2005 à l'Opéra de San Francisco, est plus hardi. Alors que Le Premier Empereur est avant tout un grand spectacle, monté pour flatter l'auditeur dans le sens du poil, avec juste ce qu'il faut de convergence des cultures asiatique et occidentale, Doctor Atomic va scruter ses ressorts dramatiques dans les tréfonds de chaque personnage. Le suspense, articulé autour du compte à rebours du lancement de la première bombe atomique, est aussi psychologique.

Luttes de pouvoir

L'action de Doctor Atomic se passe au Nouveau-Mexique en juin 1945 dans le Manhattan Project Laboratory de Los Alamos. Le travail sur la bombe atomique (nom de code «gadget»), sous la direction scientifique de J. Robert Oppenheimer et le leadership militaire du général Leslie Groves, touche à son terme.

Certains, à Los Alamos, se questionnent sur l'utilité de tester la bombe sur le Japon alors que l'Allemagne a capitulé. Des pétitions circulent pour demander, au nom de considérations morales, de tout abandonner. Mais Truman a besoin d'une action d'éclat pour s'affirmer face aux Russes dans les négociations de paix. Oppenheimer défend la décision, même si sa femme Kitty (scène 2) se pose des questions sur la guerre, l'humanité et l'amour.

La scène 3 nous amène au 15 juillet 1945, jour J, dans l'atmosphère menaçante d'un orage. Le météorologue Frank Hubbard prévient le général Groves des dangers d'un tel orage. Le chef du corps médical en rajoute sur les risques d'irradiation. La panique s'empare du camp. Groves s'en remet à Oppenheimer, qui s'isole dans le désert pour méditer sur le sens de la vie.

L'acte 2 est celui du compte à rebours, vécu parallèlement par Kitty Oppenheimer à 200 kilomètres de Los Alamos (scène 1), puis (scènes 2 à 4) par les scientifiques et les militaires sur le site de lancement, avec toutes les questions des uns et des autres sur les effets inconnus qui pourraient être déclenchés par le «gadget», y compris des réactions en chaîne affectant l'atmosphère terrestre. Le lancement est prévu à 5h30 du matin. Chacun est absorbé par ses pensées et ses angoisses. Sur ces entrefaites, Vishnou apparaît (!), l'orage s'éloigne et le décompte est lancé dans un silence de mort. À «zero minus one» ne répond que le silence. L'humanité entre dans l'ère atomique.

Créer l'opéra d'aujourd'hui

Le choix de scruter les personnages qui ont fait l'histoire en lançant la première bombe atomique sur Hiroshima n'est pas un hasard pour le compositeur John Adams. L'Américain avait frappé les esprits (à défaut de faire musicalement date) en écrivant un opéra intitulé Nixon en Chine. Mais c'est avec The Death of Klinghoffer, opéra sur le détournement par des Palestiniens du paquebot Achille Lauro, qu'Adams a créé l'événement. La portée de The Death of Klinghoffer a été renforcée par la réalisation d'un film exemplaire, d'une force dramatique éblouissante. La réalisatrice en était Penny Woolcock. C'est elle qui a été appelée par le Met pour mettre en scène Doctor Atomic.

La production sera donc différente de celle documentée dans un DVD récemment paru chez Opus Arte. Ce DVD a été réalisé à Amsterdam lors de la reprise de la production de la création, mise en scène par Peter Sellars, par ailleurs librettiste de l'opéra.

Doctor Atomic prend le parti de décrire le processus menant à une nouvelle ère, celle où l'homme a forgé l'outil pour détruire sa propre planète. Le regard porté sur Oppenheimer le montre comme un surdoué dont l'accomplissement scientifique mène en fait à la destruction. Adams s'est défendu de vouloir donner des cours d'histoire: «Ce qui m'intéresse dans ces sujets, c'est leur puissance en tant qu'archétypes, leur capacité à résumer en quelques symboles de choix la psyché collective de notre époque.»

Il sera fascinant de découvrir sur écran géant une autre vision sur un opéra qui n'a que trois ans. Doctor Atomic fait évidemment face au grand défi de la nature de l'expression lyrique contemporaine.

On a vu beaucoup d'opéras post-Wozzeck ou post-Lulu, tant l'empreinte d'Alban Berg a été majeure sur la création lyrique de ces 70 dernières années. L'opéra de John Adams se situe plutôt à mes yeux dans une veine post-Britten. Comme dans Peter Grimes, ce sont les monologues et les interludes orchestraux qui concentrent toute l'attention. Dans les interludes, d'une puissance ravageuse, Doctor Atomic s'affirme comme une sorte de Peter Grimes de notre temps. Parmi les moments forts de l'opéra, on comptera aussi le monologue d'Oppenheimer dans le désert, qui conclut l'acte 1 et le traitement nerveusement titillant du thème de l'attente dans la dernière scène.

La problématique se niche de toute évidence dans les dialogues. Comment, en chantant, les protagonistes doivent-ils s'adresser l'un à l'autre, sur des choses parfois triviales? «Passe-moi le beurre!», ça se chante comment? Personne n'a vraiment trouvé la solution, qui «fasse moderne» et soit crédible. Adams n'est, il est vrai, pas toujours aidé par le livret ici. Et comme il le remarque lui-même dans une entrevue récente: «L'écriture pour la voix n'a jamais été enseignée dans un cours de composition et, à ce que je sache, cette situation n'a pas changé.»

À en juger par le DVD, Doctor Atomic est une oeuvre exigeante et tiraillée, au livret pas toujours lumineux. Mis en scène par Peter Sellars, c'est un spectacle qui vaut le coup d'être découvert dans l'attente du regard de Penny Woolcock. Sujet de fierté nationale: le baryton canadien Gerald Finley (qui chantera également cet après-midi) est extraordinaire dans son incarnation de J. Robert Oppenheimer.

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DOCTOR ATOMIC

En direct du Met dans les Cineplex participants, samedi 8 novembre à 13h

En DVD. Doctor Atomic, enregistré à l'Opéra des Pays-Bas. Opus Arte OA 0998D (distr. Naxos)