Le temps des vivants

Oublier Pauline Julien? Insupportable: demandez à ceux qui l'ont connue. Pourtant, dix ans après nous avoir quittés la tête haute, l'interprète et ses interprétations ont presque disparu du paysage chansonnier. On retient L'Âme à la tendresse, Mommy, c'est à peu près tout. Un spectacle-hommage en forme de création collective vient redonner du souffle aux inspirantes et aux exaltantes de celle qu'on appelait non sans raison «la Passionaria» du Québec.

Difficile d'imaginer buisson plus éternellement ardent que ce «feu nommé Pauline», comme l'écrit Nelson Minville dans le petit texte qu'il signe en tant que concepteur et directeur artistique du spectacle Pauline à la page dans Le Rappel, «journal de bord de mer» qui est en quelque sorte le bulletin de nouvelles du Festival en chanson de Petite-Vallée. Le même Minville (oui, le Nelson Minville qui chantait Les Bras de Satan, encore et toujours auteur-compositeur, bras droit d'Alan Côté à Petite-Vallée) ajoute tout de même que, si le feu brûle encore, il «mérite assurément d'être ravivé et entretenu pour le plus grand bien de notre mémoire collective». Il a bien raison. Pauline Julien, au-delà de sa belle tête encore fameuse, au-delà de la souverainiste indissociable de Gérald Godin, est menacée d'oubli. L'interprète Pauline Julien, plus précisément. Dix ans après qu'elle a refusé net la mort à petit feu de l'aphasique, et préféré une mort plus en accord avec sa vie si entièrement volontaire, c'est maintenant l'oeuvre qui constituait son répertoire qui s'éteint peu à peu.

Le drame des interprètes

Drame des interprètes, de Patachou à Monique Leyrac? Minville en convient: «C'est ce qui arrive aux interprètes qui ne chantaient pas seulement des exclusivités. C'est pas comme si tu pouvais prendre une chanson de Vian ou de Ferré, comme elle en a beaucoup chanté à ses débuts, et les associer automatiquement à Pauline. Même chose pour les chansons de Vigneault, de Léveillée, qu'elle a pourtant servies à sa manière si extraordinairement personnelle [le Jack Monoloy qui lui valut un prix à Sopot en 1964, par exemple]. Il y a une très grande version de La Manic, qu'elle a été la première au monde à chanter, mais ça reste la version de Georges Dor qui a marqué. Son album de chansons de Kurt Weill est magnifique, mais ça ne fait pas qu'on pense à elle quand on entend du Kurt Weill.» On pense à Diane Dufresne, à Marianne Faithfull, etc.

C'est bien triste et bien injuste, se dit-on. On se dit qu'il faut avoir entendu tout ça, Pauline chantant Vian, Brecht-Weill, Raymond Lévesque: rien que des albums exceptionnels, où tout Pauline s'exprime, la tendresse, le mordant, l'humour, l'intensité, la ferveur. «Je suis bien d'accord, ça fait des mois que je suis plongé là-dedans et je n'en reviens pas de la force de ses interprétations, mais la vérité plate est qu'on n'a plus Pauline pour les interpréter. Un spectacle en hommage à Pauline, j'ai compris que ça ne pouvait pas être un hommage à ceux qu'elle interprétait, qu'il fallait se concentrer sur ce qui est intrinsèquement lié à elle, d'abord les quelques chansons qu'elle a écrites, Au milieu de ma vie... avec Gaston Brisson et Jacques Perron, L'Étranger avec Perron aussi, bien sûr L'Âme à la tendresse, sur la musique de François Dompierre. Mais aussi les chansons qu'elle a commandées à ses amis poètes, à ses amis musiciens. Son album où de grands compositeurs comme Claude Gauthier ou François Cousineau avaient mis en musique du Gilbert Langevin, ça c'était vraiment son projet à elle. Sa mission, on peut dire. C'est tellement un bijou, cet album, avec sa pochette orange; on dirait que c'est Andy Warhol qui a pris la photo de Pauline...»

À l'exception d'un Bécaud emblématique (Quand l'amour est mort), ce sont les chansons les plus distinctement pauliniennes qui composent le spectacle Pauline à la page, créé fin septembre à la salle Pauline-Julien du cégep Gérald-Godin (ensemble pour l'éternité, ces deux-là!), et présenté ce samedi soir à l'Outremont dans le cadre de Coup de coeur francophone, puis au Palais Montcalm à Québec le 28 novembre. Pourquoi Pauline à la page, soit dit en passant? «C'est un flash. L'idée maîtresse, c'est la perpétuation, la continuité. Plus que le clin d'oeil au film de Rohmer [Pauline à la plage, sorti en 1983], c'est Pauline telle que perçue aujourd'hui, c'est Pauline chantée par des artistes "à la page", des chanteurs et des chanteuses et des musiciens qui, à l'exception de Pierre Flynn, ne l'ont pas connue personnellement.»

Le temps d'approfondir

Le spectacle, tempêté à plusieurs cerveaux, nommément Les Rêveurs associés (gens de bonne volonté de Petite-Vallée, de Coup de coeur et de la salle Pauline-Julien), n'a rien à voir avec l'habituelle queue-leu-leu d'invités des spectacles-hommages. «Ç'a commencé avec une résidence de création, ça s'est patenté en gang, et ça fait que les neuf qui sont dans le spectacle sont quasiment tout le temps sur scène. Pierre, quand il ne chante pas, il joue du Hammond.» Il n'y a pas à proprement parler d'accompagnateurs: Flynn, Éric Goulet (dans son incarnation de Monsieur Mono), Mara Tremblay, Andréanne Alain, Benoît Paradis, Viviane Audet, Alecka, Éric Auclair, Francis Roberge, tout le monde accompagne tout le monde, en diverses configurations. «Ce qui ressort, constate un Minville qui jubile, c'est aussi la richesse des compositions. Pauline chantait des mélodies qui coulaient naturellement, qui semblaient simples, mais Dompierre, Cousineau, c'étaient vraiment de grands bâtisseurs de chansons. C'est pas évident à jouer, leurs suites d'accords, une chanson comme Le Temps des vivants, c'est un vrai défi.»

Pierre Flynn, pareillement ravi, commente: «Ça ne prétend pas réinventer la roue, mais ça ne ressemble à aucun spectacle collectif auquel j'ai participé, et j'ai donné pas mal là-dedans. Avec le peu de moyens qu'on avait, on s'est donné le temps de l'approfondissement. Ce n'est pas un feu de camp avec tout le monde autour, ce n'est pas non plus une suite de prestations individuelles, c'est autre chose.» Pour Minville, Flynn est un peu la «courroie de transmission» entre Pauline Julien et le spectacle. La chanson Maman ta fille a un cheveu blanc, texte de Denise Boucher sur une musique de Flynn, est l'une des dernières que Pauline a gravées, pour son album Où peut-on vous toucher?. «Ça me fait drôle de la chanter maintenant. C'est comme si le vocabulaire appartenait à un autre temps. Je me suis rendu compte que, pour la justifier aujourd'hui, il faut penser aux combats que l'on mène aujourd'hui, et alors, en brassant la sauce avec [le directeur musical] Éric Auclair, elle retrouve sa pertinence.»

En plus de Monique Giroux qui vient évoquer Pauline de son double point de vue de fan et d'amie, Flynn émaille le spectacle d'anecdotes choisies. La plus belle? «Je devrais la garder pour le show, mais bon. Quand je suis allé porter la musique, Pauline n'était plus au carré Saint-Louis, elle demeurait dans la rue Pontiac. Je me souviens que Gérald était très absorbé par la télévision, et que Pauline m'avait entraîné à la cuisine pour ne pas le déranger. J'ai fini par me rendre compte qu'à la télé, il y avait René Lévesque qui faisait son discours de démission! J'étais arrivé à un drôle de moment...»

Pauline, c'était aussi l'histoire du Québec qui s'écrivait. C'est un peu ça, Pauline à la page. Une page d'histoire, qui continue de s'écrire tant que les chansons sont chantées. Et Minville de chuchoter: «Ça pourrait vivre longtemps, un show comme ça...»

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Pauline à la page

Au théâtre Outremont,

samedi 8 novembre à 20h.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 8 novembre 2008 17 h 03

    Pauline Julien la magnifique !

    Pas étonnant que Pauline Julien soit disparue des ondes. Elle a été emportée par la vague fédéraliste alimentée par les Desmarais et Charest.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario