Gilberto Gil, ministre en musique

Le chanteur brésilien, artiste depuis longtemps engagé en politique et ardent défenseur de la mixité musicale, a accepté un portefeuille dans le gouvernement de Lula.

Rio de Janeiro — Premier Noir honoré d'un maroquin au Brésil, Pelé a laissé de son passage au ministère des Sports, de 1995 à 1998, une loi portant son nom, qui a mis fin aux droits seigneuriaux détenus par les clubs sur les transferts des joueurs. Ainsi, le roi du ballon rond est aussi passé à la postérité sur le terrain législatif. Voilà qu'une autre superstar noire, toujours en activité, vient d'être conviée par le président Luiz Inacio Lula da Silva à remplir, avec un budget dérisoire, une coquille jusqu'ici désespérément vide: en acceptant le portefeuille de la Culture, le charismatique chanteur Gilberto Gil a pris à son tour le risque de jouer la marionnette sur la scène politique. Une mésaventure qu'il a déjà connue, à la fin des années 1980, en tant que secrétaire à la Culture de l'État de Bahia, mais qui n'a pas démotivé le musicien. «J'étais obligé d'accepter, parce que cela réveille un type d'idéologie socialiste qui existe en moi.»

Courtois, enjoué, Gilberto Gil était sur la Croisette à Cannes fin janvier, avant le sommet économique de Davos, afin de participer au Midem, marché international du disque, qui l'avait accueilli pour la première fois en 1973, avec sa consoeur bahianaise Gal Costa. Entre une rencontre préparatoire de l'année France-Brésil prévue pour 2005 et un dîner privé — en prime, un boeuf avec le violoniste israélien Ivry Gitlis et l'harmoniciste amateur Claude Nobs, directeur du Festival de jazz de Montreux —, le ministre en dreadlocks bien rangées réitérait «son attachement à la lusophonie, à la francophonie et à l'Afrique».

L'histoire de Gilberto Gil avec la France passe par des décorations (celle de chevalier des Arts et des Lettres, remise par Jack Lang en 1990, puis celle de commandeur en janvier 2003 par Jean-Jacques Aillagon), des festivals d'été en pagaille, des Olympia bondés, et un tube composé en français aux belles heures de SOS-Racisme, Touche pas à mon pote, où il est question de Harlem Désir et de Yannick Noah, ainsi que de la France «terre d'accueil». Mais en 1969, après quelques mois passés dans les geôles des généraux au pouvoir au Brésil, c'est à Londres qu'il choisit de s'exiler en compagnie de son ami Caetano Veloso.

Gil chanteur vient de publier un album consacré à Bob Marley et au reggae, «sorte d'internationalisme noir». Gil politique fut un militant du «black is beautiful» dès les années 1960, à une époque où le concept n'était pas de mise dans un Brésil dominé par la dictature et l'obsession de l'identité nationale. Invité au Nigeria à participer au Festival d'art et de culture nègres en 1977, il rencontre Fela à Lagos. Gilberto Gil, qui vit à Rio de Janeiro, n'a pourtant jamais tout à fait quitté Salvador de Bahia, la plus grande ville noire du Brésil.

Il reste très lié à la culture des afoxés, ces groupes de militants nègres, percussionnistes de tradition yoruba, qui animent le carnaval et les quartiers. Gil appartient au Ilê Aiyé, qui, à sa création en 1974, n'acceptait que les Noirs et les métis. Depuis, les règles se sont assouplies. En 1998, il crée avec le Pernamboucain Nana Vasconcelos, le Percpan, Festival international de percussions, qui eut pour premier mérite d'introduire le djembé dans les moeurs brésiliennes. Exporté à Paris, le Percpan (Latitudes Brésil à La Villette en 2001) apporta l'un des meilleurs récitals de Gilberto Gil, consacré aux chansons de Luiz Gonzaga, accordéoniste, chanteur, symbole du peuple paysan du Brésil nordestin, mort en 1989 — Gil s'était replongé dans le Nordeste de son enfance en composant cette année-là la bande originale du film Eu tu eles, du jeune réalisateur Andrucha Waddington.

Né en 1942 à Bahia, d'un père médecin et d'une mère institutrice, Gilberto Gil a cultivé les racines hybrides du Nordeste — vaste région qui englobe sept États du nord du tropique du Capricorne et du sud de l'Équateur. Étudiant en administration d'entreprise à Salvador de Bahia, il apprend l'accordéon, instrument symbole des fêtes nordestines. Puis, à la fin des années 1960, il invente avec Caetano Veloso, Maria Bethania, Gal Costa, Tom Zé, le tropicalisme, entreprise de déstructuration de la bossa-nova et de la chanson bien-pensante, qu'il nourrit de ses créations fortement ancrées dans le social, truffées d'allusions politiques qui lui valent l'ire des militaires arrivés au pouvoir en 1964.

Maigre budget

Sa nomination à la Culture a fait grincer des dents au Parti des travailleurs fondé par Lula. Les intellectuels du PT lui reprochent notamment d'avoir tourné casaque en soutenant Fernando Henrique Cardoso à la présidentielle de 1998. Ils sont aussi incommodés par ses accointances anciennes et indéfectibles — qu'il partage avec son compère Caetano Veloso au nom de l'intérêt supérieur de la «bahianité» — avec le sénateur Antonio Carlos Magalhaes, grand cacique politique de Bahia et figure sulfureuse de la droite brésilienne.

Militant d'un Parti vert (PV) qui a pris il y a quelques années ses distances avec le PT, le chanteur a d'autre part déclenché une volée de critiques en annonçant qu'il allait, en raison des onéreuses pensions alimentaires qui grèvent son budget, poursuivre ses tournées artistiques pour compléter ses émoluments ministériels équivalant à 2000 euros, soit plus de 300 fois le salaire minimum. Après tout, le ministre Pelé menait bien de pair son activité gouvernementale et ses campagnes de publicité.

Comment le nouveau ministre de la Culture prétend-il s'illustrer dans un rôle ingrat où son prédécesseur, Franciso Weffort, transfuge du PT, s'est distingué par son extrême discrétion? «Nous savons très bien qu'en matière de culture, comme pour l'éducation et la santé, il faut examiner et corriger les distorsions inhérentes à la logique du marché, qui est toujours régie, au bout du compte, par la loi du plus fort», a déclaré un Gilberto Gil exceptionnellement cravaté à l'occasion de son investiture, le 2 janvier à Brasilia. Quelques jours plus tard, à l'occasion de la présentation de son staff à la presse, le barde sexagénaire de la musique populaire brésilienne justifiait, non sans lyrisme, l'intervention étatique qu'il entend financer avec ses maigres deniers ministériels: «Il faut, a-t-il clamé, procéder à une sorte de do-in anthropologique, en massant des points vitaux, mais momentanément délaissés ou endormis, du corps culturel.»

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