L'idiome Beck au Saint-Denis

À force de vanter le génie tous azimuts de Beck, qui a fait de l'éclectisme absolu une forme de syncrétisme, on en finit par oublier l'essentiel: le blondinet bonhomme est d'abord et avant tout une formidable machine à musique. Simplement et diablement efficace.

Il nous a mis cette évidence en plein visage hier soir au Saint-Denis, dont la salle comble n'a pas passé une seule minute assise. Faut dire qu'il est parti comme une balle: aligner Loser, Nausea, Girl et Timebomb en ouverture, ça met le feu aux poudres assez rapidement merci. Et donc feu il y eut, jamais démenti par la suite. Les pauvres ouvreurs du théâtre ont ainsi vite dû oublier toute velléité de garder les allées dégagées. On ne résiste pas à Beck. Et on ne l'écoute pas sagement.

Tout le monde debout, donc. De toute façon, quand bien même on aurait voulu le contraire, résister relevait de l'impossible combat: Beck s'adresse autant à la tête qu'au corps, plus particulièrement au mollet. Il soulève, peu importe la voie empruntée.

En ce sens, on a goûté hier à tous les Beck. Celui de Mellow Gold et d'Odelay, de Sea Change et de Modern Guilt (dont il n'avait joué qu'environ la moitié du disque au moment de quitter la salle, après une heure — on retiendra les puissantes Walls et la pièce-titre), d'Information et de Guero.

Folk (Lost Cause), rock, hip hop, blues, psychédélique, funk, spoken word, électro, le touche-à-tout a touché à tout. Avec la touche d'un petit surdoué. On est Beck où on ne l'est pas, et Beck est tous les Beck à la fois.

L'idiome dans lequel il évolue est ainsi unique parce qu'il picore à tous les territoires musicaux. Une couche de ci, un riff de ça, une ligne de basse, un beat imparable, Beck copie-colle et bricole à l'envers, mixe et malaxe, retourne le tout et fabrique au final... simplement des chansons efficaces, signées Beck.

Voilà certes le plus beau de l'affaire: la pop Beck n'est pas la plus simple de conception, mais elle demeure sur le fond de la pop toute simple: intelligente et explosive comme autant de petites bombes. C'était limpide hier soir. La somme incroyable des influences qu'il a digérées en 38 ans est parfaitement assimilée et maîtrisée, et il n'a plus à impressionner pour impressionner.

Chapeau mou sur ses longs cheveux blonds, Beck a livré hier un spectacle-béton qui, sans être le plus spectaculaire qui soit (un light brite géant et six grands projecteurs comme décor, pas d'autres artifices), fut parfaitement brillant. Ce qui nous fait dire, à l'heure d'écrire avec ce léger bourdonnement post-bonheur aux oreilles, qu'à force de transcender les genres, Beck Hansen est lui-même devenu transcendant.