Concerts classiques - Quand le sous-chef surclasse le chef!

Lorsque Kent Nagano avait dirigé la Huitième Symphonie de Chostakovitch, je me souviens avoir titré mon commentaire La Guerre en chaussons. Ce n'est certainement pas cette analogie qui m'est venue à l'esprit hier après-midi, en entendant Jean-François Rivest, le chef en résidence de l'OSM, extirper de ce même matériau les affres des charniers, les abîmes de désolation et le constat pessimiste et fataliste de la vanité des grandes boucheries du XXe siècle.

En prélude à cette magistrale exécution de la Huitième de Chostakovitch (1943), Rivest avait tenu, au micro, à cadrer le sujet en des termes limpides et justes. Ceux qui n'étaient pas familiers de l'oeuvre pouvaient ainsi en comprendre les enjeux essentiels. Ceux qui la connaissaient bien n'avaient pas besoin de ce credo du chef pour se rendre compte au bout de quelques mesures à quel point il en avait compris les arcanes et, plus important, l'univers sonore.

Rivest dit ce qu'il va faire, mais il fait aussi ce qu'il dit, ce qui n'est pas toujours le cas, même parmi les grands chefs. Eliahu Inbal, par exemple, peut vous tenir les discours les plus intelligents sur Chostakovitch et en livrer les interprétations les plus aseptisées. Kent Nagano, dans une Huitième puissante et domestiquée, n'avait pas échoué sur la manière, il était simplement passé à côté des sons et des couleurs. Tout au contraire, Rivest semble avoir demandé à l'OSM de mordre dans les accents, de ne pas hésiter à pousser les sons jusqu'à leur enlaidissement, de mettre en relief les frottements harmoniques. Les trompettes jouent pavillon haut; le timbalier opte pour des baguettes très dures (puis plus douces dans le Finale)

À l'intérieur du premier volet, très long, les rapports de dynamiques sont très justes. L'apport interprétatif ne se résume pas à un simple «rentre-dedans». On observe, par exemple, dans les grands crescendos de percussions un gradient de couleur: la caisse claire domine au début, suivie de la timbale, puis de la grosse caisse. Dans les nuances infinitésimales aussi, on constate un questionnement sur la nature du son: le pianissimo avant le solo de cor anglais qui entame la dernière section du premier volet donne une vraie sensation de dévastation.

Rivest a choisi de ne pas emballer le second mouvement, pondéré mais lapidaire, un choix signifiant, car le troisième mouvement, belliqueux en diable, est avant tout irrépressible. Le solo de timbales y rappelle les grandes heures du timbalier du Boston Symphony des années 70-80 (c'est là un grand compliment!). Comme par trop-plein, les deux derniers mouvements «retombent». Mais c'est voulu: il y a là un sentiment d'abattement et de résignation. Les auditeurs ont écouté ce postulat musical dans le silence religieux qui convenait.

Rivest avait entamé l'après-midi avec une fort réussie orchestration de l'ancien trombone de l'OSM, Joseph Zuskin, du dernier Prélude et fugue pour piano. Orchestration érudite, très au fait du style de Chostakovitch. Suivait le Concerto pour violon de Sibelius, où le chef fut plutôt précautionneux, figeant l'oeuvre dans une pondération statique. James Ehnes en a livré une exécution violonistiquement somptueuse, d'une très grande justesse, un modèle de classe et d'élégance. J'aimerais bien entendre ce travail de dentelle avec un chef qui empoigne la partition comme il se doit.

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LES DIMANCHES EN MUSIQUE

Sibelius: Concerto pour violon. Chostakovitch: Prélude et fugue op. 87 n° 24 (orch. Zuskin).

Symphonie n° 8. James Ehnes (violon), Orchestre symphonique de Montréal, dir. Jean-François Rivest. Dimanche 5 octobre 2008.