Mon Pop Montréal - Nulle part ailleurs

Tant de spectacles en 18 ans au Devoir: j'en oublie la plupart, à moins de relire mes critiques et comptes rendus, auquel cas tout me revient, même ce qui n'était pas dans les textes. Quelques-uns demeurent toutefois vifs en mémoire, pas toujours parce que c'était bon. Pour toutes sortes de raisons. Le lieu. L'accoutrement de l'artiste. Une chanson. Un solo. La singularité du moment. En cela, pas de doute: j'aurai longuement frais en tête les trois spectacles auxquels j'ai assisté cette fin de semaine à Pop Montréal. Je sais, trois shows sur les quelques centaines proposées, c'est peu. Et voulu, et tant mieux. C'est ma nouvelle idée du plaisir: pas boulimique, pour changer.

De Burt Bacharach, ce qui me restera de ce vendredi soir historique à l'église Saint-Jean-Baptiste, c'est l'église, justement. L'écoute religieuse. Ce grand monsieur filiforme à tête blanche, l'orchestre autour de lui, l'église autour d'eux. Étrange adéquation: une oeuvre immense de la musique populaire dans un lieu majestueux fait pour la musique sacrée. Il me restera cette impression-là, et quelques notes de piano. Les petits riens qui disaient tout de Close to You, The Look of Love, Raindrops Keeps Falling on My Head, etc. Les signatures, totalement identifiables.

Ça et pas grand-chose d'autre. Surtout pas cet orchestre mononcle, aux relectures mollassonnes, à des galaxies d'écart de la planète cool habitée par les originales. Surtout pas ces trois choristes qui se croyaient dans un karaoké loué pour une réception de mariage. Surtout pas ces nouvelles chansons de Bacharach, ordinaires jusqu'à l'embarras. On applaudissait, et fort, mais certainement pas pour ça: pour lui, plutôt, parce qu'il était là et qu'on n'en revenait pas et qu'on tenait à lui faire savoir à quel point elles ont compté et comptent encore, ses dizaines d'immortelles. Et on l'applaudissait lui, quand il chantait, malgré la voix éteinte: Alfie, telle qu'elle était interprétée en personne par Burt Bacharach, était si belle et fragile qu'on se croyait au moment de sa création.

Inénarrable Perrey, intraitable Grange

Jean-Jacques Perrey flottait dans son costard lamé à gros boutons, hilare, savant fou dans son labo de film de science-fiction de série B. À 80 ans comme Bacharach, mais plus Henri Salvador que playboy sur le tard, le pionnier de la bizarrerie électronique était content comme un gamin sur la scène du Cabaret Juste pour rire, en fin de soirée vendredi. Plus encore que ce qu'il extirpait de sa panoplie de bidouilleur de sons, Moog et compagnie, plus encore que ses plus chouettes étrangetés aux titres ronflants — Atomic Twist, Baroque Hoedown, Porcupine Rock —, je me souviendrai de ce moment où, entendant s'esclaffer une spectatrice, Perrey s'émerveilla: «Ce rire, je voudrais l'échantillonner.» Dingue, génial et incorrigible.

Et puis samedi soir, pareillement indélébile, la vision d'un drapeau rouge flottant dans la salle de la Fédération ukrainienne. Pop Montréal dans son électisme le plus exacerbé: un récital résolument militant, avec les chansons de Dominique Grange et les dessins projetés du bédéiste Tardi. Belle soixante-huitarde dans la soixantaine, tête blonde, poing levé, Grange a chanté d'une voix belle et douce mai 1968 et la Commune de 1871, les mineurs qui meurent au fond des mines, les prisonniers politiques de tous pays, les «rivières souterraines de la résistance» qui coulent encore et toujours dans les bidonvilles du Chili, le camarade Pierrot tombé sous les balles d'un vigile dans une occupation d'usine. Je n'oublierai pas cette ferveur, cette colère vivifiante. Rien là-dedans de la réunion d'anciens combattants. Plus encore que de l'admiration pour cette femme indomptable, j'enviais le combat même. Pour un peu, j'aurais levé le poing, moi aussi. Jamais, en 18 ans de couverture de spectacles au Devoir, je n'avais ressenti ça. C'est la force de Pop Montréal: l'ouverture. La vraie. Il s'y passe des choses comme nulle part ailleurs.