Montréal/Nouvelles Musiques - Portes ouvertes sur la création

Photo: Peter Dimakos
Photo: Photo: Peter Dimakos

Un autre festival est né à Montréal! Entre le 2 et le 11 mars, 35 événements constitueront la première édition du festival international Montréal/Nouvelles Musiques (MNM). Sans être l'instrument d'un courant particulier non plus qu'un «fourre-tout», MNM se présente à nous comme une grande fête où l'on pourra entendre de nombreuses musiques de création tant acoustiques qu'électroacoustiques, mixtes et improvisées, de plus d'une cinquantaine de compositeurs d'ici et d'ailleurs. Lorsque l'on étudie la programmation du festival, on y décèle la possibilité pour chacun d'établir un parcours musical et intellectuel (par l'intermédiaire des rencontres avec les compositeurs) adapté à ses intérêts et sa sensibilité.

On se rappellera de la création en 1998 du festival Musique au présent à l'Orchestre symphonique de Québec, codirigé par Walter Boudreau et Denys Bouliane. Dans l'espoir de créer à Québec un événement international et de se définir un nouveau profil, l'OSQ avait décidé de fonder de toutes pièces un festival de musique contemporaine. Cependant, la direction de l'orchestre, tout comme le tandem Boudreau-Bouliane, se rendirent à l'évidence après trois éditions que l'aventure ne pouvait être poursuivie. Les conditions premières nécessaires à la réussite d'un tel événement n'étaient pas encore réunies. Malgré la disparition (ou l'échec) de Musique au présent, il était évident que le milieu de la création musicale au Québec devait se doter d'un tel outil.

Il fallait créer un lieu d'accueil permanent, sorte de vitrine du grand dynamisme de notre milieu, doté de moyens adéquats afin de pouvoir supporter la comparaison avec d'autres grands festivals internationaux de par le monde. Il était enfin nécessaire que le Québec puisse à son tour accueillir les compositeurs et musiciens étrangers, tout comme le sont depuis des années les musiciens québécois, qui font le tour de la planète.

Boudreau et Bouliane n'hésitent pas à nous rappeler que «le devenir tout entier de notre culture musicale est plus que jamais tributaire de l'originalité et du dynamisme dont nous oserons faire preuve au cours des prochaines années». À ce titre, MNM est en définitive tout à fait exceptionnel. Il est en effet rare qu'un tel événement soit dirigé par des compositeurs. Souvent, la direction artistique de ce genre de manifestation est confiée à une tierce partie, théoriquement neutre. Cette singularité de MNM fut longuement débattue.

Il s'agit cependant d'une particularité fondamentale du festival et si, pour certains, il pourrait y avoir apparence de conflit d'intérêts, pour la plupart, il s'agit en fait d'un gage d'intégrité et d'excellence propre à servir la création musicale d'ici. C'est donc sur ces bases que les codirecteurs et les membres du comité artistique de la SMCQ ont conçu le festival. MNM est d'abord et avant tout, un lieu de rencontre et un tremplin ou «l'échange» devient une monnaie pour la circulation des oeuvres et des artistes. Entre les désirs et leur concrétisation, il y a cependant une grande distance à parcourir.

Il s'agit cependant d'une particularité fondamentale du festival et si, pour certains, il pourrait y avoir apparence de conflit d'intérêts, pour la plupart, il s'agit en fait d'un gage d'intégrité et d'excellence propre à servir la création musicale d'ici. C'est donc sur ces bases que les codirecteurs et les membres du comité artistique de la SMCQ ont conçu le festival. MNM est d'abord et avant tout, un lieu de rencontre et un tremplin ou «l'échange» devient une monnaie pour la circulation des oeuvres et des artistes. Entre les désirs et leur concrétisation, il y a cependant une grande distance à parcourir.

Dans le cas de MNM, on ne peut passer sous silence que les conditions budgétaires liées à sa naissance ont été difficiles. Malgré un support appréciable des paliers provincial et fédéral, MNM a été confronté à une situation paradoxale, soit celle de devoir faire ses preuves pour obtenir un appui (des gouvernements, mais aussi de commanditaires potentiels) alors qu'il est très difficile de faire ses preuves sans financement adéquat. On ne peut donc qu'admirer le travail effectué par la direction du festival afin de répondre à cette commande impossible. Bien sûr, il a fallu imposer certaines limites à l'événement, mais avec plus d'une vingtaine de concerts, celles-ci ont été repoussées très loin, et il s'agit déjà d'un événement majeur.

Dans ce contexte, on comprend d'autant mieux qu'il est cependant impossible d'inviter tout le monde, ni de jouer tous les compositeurs québécois d'importance. Des noms sont absents de cette première édition, comme d'autres le seront lors de la prochaine... Des grognements se font entendre, des impatiences agitent le milieu et des déceptions ont été exprimées. C'est inévitable! De toute façon, cette situation témoigne de toute l'importance et l'intérêt suscités par MNM. Les éditions subséquentes permettront probablement de répondre à certaines attentes, dans la mesure où les moyens financiers seront au rendez-vous.

Québec et Pays-Bas

La relation entre les Pays-Bas et le Québec en ce qui a trait à la création musicale n'est pas nouvelle et certains de nos compositeurs, tel Michel Gonneville, ont des liens étroits avec les compositeurs hollandais. La «découverte» de Claude Vivier par le pianiste et chef d'orchestre Reinbert de Leeuw — devenu le «champion» de la musique du Québécois en Europe — n'est pas non plus étrangère à cet intérêt. En 1999, la SMCQ présentait en première nord-américaine Die Materie, une oeuvre monumentale de Louis Andriessen, l'une des figures phare de la musique contemporaine hollandaise. À la suite de cette initiative, il n'y avait qu'un pas à franchir pour que le premier festival MNM soit l'occasion de créer une autre oeuvre d'importance, le triptyque Licks & Brain de Klas Torstensson.

Suédois d'origine, mais vivant aux Pays-Bas depuis 1973, Torstensson domine la nouvelle génération de compositeurs hollandais. Venu au Québec notamment sur l'invitation du quatuor de saxophones Quasar qui a entamé, il y a deux ans, le montage du triptyque, il sera à nouveau à Montréal pour assister à la création nord-américaine de l'intégrale de son oeuvre. Si l'on se fie à l'accueil que le public et la critique ont réservé à la présentation des deux premières parties de Licks & Brain l'année dernière, ce concert sera sans aucun doute l'un des grands moments du festival.

L'autre compositeur hollandais est Cornelis de Bondt. Élève de Andriessen, De Bondt bénéficie d'une grande réputation en Europe, notamment grâce à des oeuvres qui lui ont été commandées par des formations prestigieuses comme l'Ensemble des instruments à vent néerlandais ou encore l'Ensemble Hilliard. On saisit alors immédiatement la conjonction Hilliard-Bondt-MNM. Nous aurons ainsi droit à une autre création nord-américaine, celle de Bloed (le sang) pour ensemble à vent (McGill Contemporary Ensemble) et quatre voix (Ensemble Hilliard). Cette oeuvre fusionne musique de madrigaux et motets du XVIe siècle à l'oeuvre du compositeur sur des textes tirés de la Torah, du théâtre d'Euripide et de Virgile. Une oeuvre qui trouve son inspiration dans la réflexion sur la relation amour-guerre, et dans la rédemption par l'exorcisme d'un traumatisme, celui vécu par son père dans un camp de concentration. Un autre concert incontournable.

Voix britannique et son de Vienne

Le principe de base de MNM, qui consiste à créer des liens étroits entre les artistes étrangers invités, les compositeurs et les interprètes québécois et canadiens, s'applique tout particulièrement dans le cas de l'Ensemble Hilliard et du Klangforum Wien.

L'Ensemble Hilliard est l'une des formations vocales britanniques les plus réputées dans le monde. À l'aise tant dans le répertoire de la Renaissance que dans celui du XXe siècle, outre sa prestation avec le McGill Contemporary Ensemble, ce quatuor vocal donnera un concert a capella où il créera deux oeuvres commandées par le festival: une oeuvre du compositeur montréalais José Evangelista et une autre du compositeur vancouverois Paul Steenhuisen.

Le Klangforum Wien (le «forum du son de Vienne») est une formation toute particulière. Elle se présente comme un groupe démocratique de 24 membres où chacun a la possibilité de prendre part à toutes les discussions artistiques. Cette assemblée de musiciens remplace les structures hiérarchiques traditionnelles et décide du répertoire et des orientations esthétiques adoptés. Il me semble que ce mode de fonctionnement remet en question l'absolutisme de la «direction artistique» et les résultats qui en découlent.

Donnant en moyenne plus de 80 concerts par année, l'ensemble est désormais l'un des plus renommés en Europe pour l'extrême qualité de ses interprétations. Il est particulièrement intéressant de constater que, dans le cadre de sa venue à Montréal, il a mis à son répertoire, à la demande du festival, les oeuvres des jeunes Québécois André Ristic et Yannick Plamondon. Ce dernier recevra d'ailleurs à cette occasion le prix Jules-Léger pour son oeuvre Autoportrait sur Times Square, qui sera jouée par la formation autrichienne.

La présence d'oeuvres québécoises dans le programme du Klangforum Wien nous offrira une excellente occasion de découvrir une autre vision de notre musique, une autre façon de l'aborder peut-être. Bien que nous ayons eu l'occasion d'écouter les Percussions de Strasbourg invitées par le NEM il y a peu de temps, il faut reconnaître qu'il était devenu assez rare à Montréal d'entendre de telles formations spécialisées et au profil international si fort. Pour le public tout comme pour les musiciens qui viendront les entendre, ce sera une expérience tout à fait exceptionnelle et parions que certains mythes tomberont d'un côté comme de l'autre.

Nécessaires partenariats

Le festival est produit par la SMCQ, dont le mandat est suffisamment large pour assumer ce rôle et dont la structure peut évoluer avec le temps. Mais la réalisation d'un tel événement n'est rendue possible que grâce à l'appui de trois autres partenaires: l'Orchestre symphonique de Montréal, la faculté de musique de l'université McGill et la chaîne culturelle de Radio-Canada qui, entre autres, inscrit son concours national des jeunes compositeurs dans le cadre du festival, lui donnant ainsi un profil qu'il n'avait jamais eu jusque-là. La synergie qui s'est établie entre les partenaires offre au festival une configuration séduisante où les éléments «pédagogiques» sont adéquatement intégrés aux activités «professionnelles». On ne trop insister pour convaincre d'aller rencontrer les compositeurs et les artistes invités lors des conférences et classes de maître offertes à la faculté de musique de l'université McGill. Au-delà de l'expérience du concert, ces rencontres sont fondamentalement enrichissantes.

Il faut aussi souligner l'appui que de nombreux organismes musicaux montréalais apportent au projet. Et c'est peut-être là l'une des plus grandes réussites du festival, car même s'il ne peut prétendre au consensus, il a uni sous une même bannière plusieurs des acteurs de la scène musicale d'ici, parmi lesquels on compte une dizaine d'organismes qui se spécialisent en «musique nouvelle». MNM sera l'occasion d'entendre l'Orchestre symphonique de McGill, l'OSM, l'Ensemble contemporain de Montréal, La Nef, une formation de musique ancienne mais qui crée un secteur «actuel», Viva voce, un choeur professionnel dirigé par Peter Schubert, SuperMusique consacré à la musique actuelle, le Quatuor Molinari, le Trio Fibonacci et le Quatuor Bozzini. Le festival accueille aussi des concerts électroacoustiques ou multimédiatiques conçus et coproduits par Elektra et Réseau.

Europe et Amérique

À tout seigneur tout honneur, le concert d'ouverture du festival sera présenté par la SMCQ et sera l'occasion de marquer le festival d'une empreinte particulière. À cheval entre l'Europe et l'Amérique, le Québec musical est une terre de rencontres qui mènent à une brillante mixité régénératrice. C'est ce mélange que l'on retrouvera avec le Ballet mécanique du compositeur américain George Antheil, qui fut créé à Paris en 1927, célébrant la modernité la plus absolue et la rencontre de deux mondes, et Pohjatuuli de Michel Longtin, qui nous plongera dans l'univers nordique des paysages boréaux. De ce concert, l'oreille sortira «formatée» pour tout ce que l'on entendra dans les 10 jours qui suivront.

La participation de l'OSM au festival est importante. D'autant qu'il n'est pas facile pour un orchestre symphonique de remplir son mandat auprès de la musique contemporaine dans une «commercialisation forcenée» de l'activité culturelle. Il semble cependant que l'association avec la SMCQ et McGill soit une avenue prometteuse. Après la série des OSMCQ et une participation très réussie au mini-festival Musimars (prototype pour le futur MNM) qui avait permis d'inviter en mars 2002 le compositeur et chef d'orchestre Tan Dun, l'OSM poursuit son association et contribue à MNM dans le cadre d'un concert symphonique dédié aux musiques nouvelles.

La participation de l'OSM au festival est importante. D'autant qu'il n'est pas facile pour un orchestre symphonique de remplir son mandat auprès de la musique contemporaine dans une «commercialisation forcenée» de l'activité culturelle. Il semble cependant que l'association avec la SMCQ et McGill soit une avenue prometteuse. Après la série des OSMCQ et une participation très réussie au mini-festival Musimars (prototype pour le futur MNM) qui avait permis d'inviter en mars 2002 le compositeur et chef d'orchestre Tan Dun, l'OSM poursuit son association et contribue à MNM dans le cadre d'un concert symphonique dédié aux musiques nouvelles.

Je ne me suis arrêté qu'à certains des événements de MNM. Il reste de nombreuses oeuvres intéressantes, des démarches à découvrir et des musiciens à entendre qui mériteraient que l'on en parle longuement! MNM est une porte ouverte sur le monde qui doit permettre la plus libre circulation des oeuvres, des artistes et du public. Avec MNM, ses fondateurs souhaitent que le Québec devienne une véritable plaque tournante de la création musicale entre l'Europe et l'Amérique. À ce titre, il est à souhaiter que MNM tienne ses promesses. Pour le moment tous les espoirs sont fondés!

Michel Duchesneau est professeur à l'Université de Montréal. Il a quitté l'année dernière la direction générale de la SMCQ, poste qu'il occupait depuis 1997.