Montréal/Musiques nouvelles - Le goût du risque musical

La première édition de la biennale Montréal/Nouvelles Musiques (MNM) sera-t-elle à la hauteur des attentes? Du 2 au 11 mars prochain, le choix abonde tout de même avec des invités aussi prestigieux que l'ensemble vocal Hilliard de Londres ou Cornelis de Bondt et Klas Torstensson des Pays-Bas. Selon Walter Boudreau, l'événement pourrait devenir un nouveau carrefour ainsi qu'un tremplin international pour un bon nombre de compositeurs québécois. Par le biais d'une prolifération de styles, d'approches et de tendances, le MNM s'engage donc avec enthousiasme dans le monde fascinant des musiques contemporaines.

Avec l'aide de son fidèle complice Denys Bouliane, Walter Boudreau ne se gêne surtout pas pour promouvoir un festival comme le MNM. Le directeur artistique et chef attitré de la SMCQ attend beaucoup de son nouveau-né dans la métropole. «C'est non seulement une occasion de faire entendre le talent exceptionnel de nombreux compositeurs, mais aussi un espace d'échanges entre les créateurs, les interprètes et les diffuseurs tant d'ici que de l'extérieur. De plus, il y aura l'attrait des conférences, des répétitions publiques, ainsi que certaines classes de maître comme le colloque pancanadien organisé par le Conseil québécois de la musique.»

Avant d'aller trop loin, on demande au compositeur de revenir sur l'expérience du défunt festival Musiques au présent, qui n'a survécu que le temps de trois courtes éditions à Québec. Évidemment, un certain malaise accompagne la réponse.

Fort sympathique, Boudreau n'hésite pas un instant à parler des grandeurs et misères de cette tentative plutôt décevante. Comme il l'indique lui-même, «Denys et moi avons beaucoup réfléchi avant de nous lancer dans une aventure comme le MNM. Bien sûr, il y avait certains problèmes à l'interne qui ont eu des incidences malheureuses sur le festival Musiques au présent. D'une édition à l'autre, on constatait un manque d'intérêt flagrant, ainsi que beaucoup trop d'obstacles à surmonter. Par ailleurs, on garde de bons souvenirs de plusieurs concerts, quoiqu'il faut aussi savoir tirer certaines leçons. Pour grandir, un tel festival doit mettre sur pied des ententes avec des partenaires internationaux».

Tribune internationale

Inutile de dire que l'ancien élève de Gilles Tremblay insiste sur cette opportunité d'une tribune internationale pour le milieu de la vie musicale contemporaine qui s'ouvre avec le MNM. D'ailleurs, le festival «s'inscrit dans la continuité de plusieurs événements musicaux récents ayant contribué à dynamiser le milieu de la création en mettant plusieurs de ses forces en synergie». Il salue de très haut des initiatives comme le Festival international de musique actuelle de Victoriaville (qui fête cette année son 20e anniversaire) ou encore la reconnaissance à l'extérieur du Québec d'un rendez-vous tel Mutek. Il précise ainsi sa pensée: «Des personnes comme Michel Levasseur [le directeur du FIMAV] ont très vite compris qu'il fallait s'ouvrir au monde et établir des liens durables à l'étranger pour la réussite à long terme d'un tel événement. C'est pourquoi MNM, dès sa première édition, cherche à inscrire Montréal dans le circuit international des hauts lieux de création musicale.» On précise, évidemment, que certaines commandes maintiennent le désir de faire entendre la voix originale de nombreux créateurs québécois.

Pour sa première visite dans la métropole, le Klangforum Wien offrira un programme Québec-Autriche qui mettra en vedette de jeunes compositeurs doués tels Yannick Plamondon et André Ristic, et même le formidable Ensemble Hilliard fera une place d'honneur, lors de son concert, à des oeuvres nouvelles des Canadiens José Evangelista et Paul Steenhuisen. En soirée de clôture, l'OSM, sous la direction du chef français Pierre-André Valade, mettra de l'avant In the Flesh de Sean Ferguson, Quaternions de Michael Longtin, ainsi qu'une commande de Radio-France au compositeur français Jean-Philippe Bec.

Décloisonnement des publics

Pourtant, on cherche à mieux comprendre les choix qui sous-tendent cette programmation comptant 33 rendez-vous, dont 19 concerts. D'un ton chaleureux, Boudreau souligne qu'une palette artistique très large invite aussi à un décloisonnement des publics. «On veut offrir une vaste fenêtre sur la création musicale contemporaine. Pour l'instant, la question des thématiques nous intéresse peut-être moins. Il faut insister sur des voix aussi diverses que complémentaires, ce qui renvoie à une richesse ainsi qu'une abondance peu communes. Tout repose tant sur une ouverture d'esprit que sur un sentiment de convivialité. À la suite de la participation québécoise au festival Présences 1999 de Radio-France, on a compris en quelque sorte qu'il fallait mettre la création musicale au premier plan et bien au-delà de son cadre habituel.»

En ouverture, le 2 mars, c'est Walter Boudreau lui-même qui dirigera l'ensemble de la SMCQ, où l'on pourra entendre la puissance sonore du Pohjiatuuli (Le vent du Nord) de Michel Longtin, ainsi que l'étonnant Ballet mécanique de George Antheil dans une version mettant en vedette dix pianos et huit percussions, en plus des sirènes et des moteurs d'avion! Par la suite, du grand orchestre au quatuor à cordes sans oublier les technologies numériques, une série de trajectoires seront mises en valeur. L'un des deux directeurs artistiques du MNM soulève clairement cette perspective. «Sur une période de dix jours, avec des oeuvres d'une cinquantaine de compositeurs, on propose une sorte d'instantané de ce qui se fait présentement en musique contemporaine. On comprend par ailleurs que le grand public conserve encore aujourd'hui une image souvent biaisée face à un genre pareil. Il est donc crucial de s'en remettre à un éventail très large, sans toutefois perdre de vue les objectifs initiaux.»

Courants actuels

Parmi les concerts à retenir, outre la présence exceptionnelle tant du réputé Klangforum Wien que de l'Ensemble Hilliard, on signale quelques initiatives fort attrayantes. Un groupe de musique ancienne, La Nef, inaugure un volet contemporain grâce à des oeuvres de Silvy Grenier et Robert M. Lepage. Désormais, l'ensemble dirigé par Sylvain Bergeron, Claire Gignac et Viviane LeBlanc produira chaque année un spectacle exploratoire ouvert aux nouvelles musiques. Toujours dans le secteur des courants actuels, Joane Hétu accompagnée de SuperMusique, propose «une véritable cérémonie pour une saison de frimas et de grands vents»: l'improvisation québécoise dans son contexte le plus typique. Plus décapant encore, le duo PurForm, formé de Alain Thibault et Yan Breuleux, présente une nouvelle performance/installation, Blackbox/PurBlue. Dans un registre complètement différent, l'électroacoustique sera à l'honneur, en ouverture de festival, avec une carte blanche à l'artiste phare Yves Daoust et ses Petites Musiques sentimentales, une suite de dramatiques sonores abordant la relation du musicien avec son instrument. Plus optimiste que jamais, Walter Boudreau ne cherche surtout pas à enfermer le MNM dans un parti pris esthétique quelconque. Comme il le précise, «il existe une marge énorme entre les expériences psychosensorielles extrêmes de PurForm et les silences vertigineux d'un Morton Feldman. On espère que cet aspect éclaté de la programmation stimulera l'intérêt du public».

Mais comment promouvoir un événement de cette envergure sans tomber dans une forme d'élitisme quelque peu trompeur? «La qualité de l'oeuvre ne ment jamais. On a fait nos choix particulièrement en ce sens. Si les gens veulent en apprendre davantage, il y a aussi le colloque à McGill. L'appui pédagogique et institutionnel compte pour beaucoup. D'un autre côté, le but n'est pas de créer une ligne de partage entre les traditions populaires et les musiques dites plus sérieuses. En juin 2000, à l'oratoire Saint-Joseph, plus de 40 000 personnes étaient là pour entendre la Symphonie du millénaire. On ne peut pas croire qu'un tel événement soit resté sans lendemains.»

Visibilité

De plus, le directeur artistique du MNM parle aussi de l'importance de sensibiliser les gens à la création québécoise: «L'avenir de notre culture musicale contemporaine repose beaucoup sur sa visibilité à l'extérieur du Québec.» À titre d'exemple, Boudreau mentionne que la grande majorité des compositeurs d'ici n'ont pas le privilège de vivre de leur art. Il faut donc que les oeuvres sortent de leur milieu trop restreint pour avoir ainsi accès aux scènes européennes.

Dans un élan des plus fébrile, le grand «infoniaque» imagine que le MNM peut représenter un pas dans cette direction. «Après avoir interprété du Evangelista ou du Steenhuisen, fait-il remarquer, le quatuor vocal britannique Hilliard voudra peut-être reprendre ces oeuvres dans un autre contexte par la suite. En Europe, les droits d'auteurs permettent à un artiste d'approfondir son art.» Évidemment, Boudreau compte aussi sur l'importance de la métropole: «Montréal est devenue un centre important de création et d'interprétation qui a tout pour faire de MNM un grand succès.» On mentionne que les nombreux concerts du MNM se tiendront dans plusieurs salles du centre-ville de Montréal, notamment aux salles Pollack, Redpath, Pierre-Mercure, à l'Usine C ainsi qu'à la salle Beverly Webster Rolph du Musée d'art contemporain.