Concours Operalia 2008 - Lauréate en puissance cherche couturier

Lundi soir, au Grand Théâtre de Québec, on comprenait aisément pourquoi Operalia est le plus grand concours d'opéra du monde. C'est l'endroit où convergent les plus belles jeunes voix de la scène lyrique.

Compter dans le jury les directeurs artistiques de l'Opéra de Vienne, du Teatro Real de Madrid, de Covent Garden (Londres), du Liceu de Barcelone, du Théâtre du Châtelet, du Festival de Bayreuth, et d'autres encore, présente un double avantage. D'abord, il met face aux candidats les personnes susceptibles de les engager. Imaginez un jeune acteur en mesure de faire un casting simultanément devant Steven Spielberg, Woody Allen, Martin Scorsese, les frères Coen et Pedro Almodovar! C'est comme le dentifrice: ça attire les ours! Ensuite, un tel jury use de critères bien plus valables que ceux élaborés par les vieilles gloires du chant que l'on rencontre généralement dans les jurys et qui n'ont guère d'idées sur ce qu'est le chant aujourd'hui, en particulier sur les profils vocaux recherchés ou rares.

Ces profils-là, les directeurs artistiques — surtout de ce calibre — les repèrent avec un instinct très sûr. Et des chanteurs rares, les épreuves d'Operalia à Québec en ont révélé quelques-uns. La plus précieuse et la plus impressionnante me semble être Marjorie Owens, une soprano américaine de 28 ans qui s'est lancée dans Es gibt ein Reich d'Ariane à Naxos. Voix d'airain et grande musicienne, Strauss et Wagner lui sont comme un terrain de jeu. On va se l'arracher, victoire ou pas. Il lui restera à se trouver un couturier afin de se mettre en valeur.

L'autre petit miracle est un ténor, Joel Prieto, une voix légère, idéale dans Rossini et Mozart. Il est doté du timbre d'un ange. Troisième «personnage», un baryton hongrois, Karoly Szemeredy, d'une puissance imposante et jamais forcée qui devra chanter juste à 100 %, et non à 95 %, s'il veut finir en haut du palmarès ce soir.

Mais la qualité d'Operalia est que derrière ces «apparitions» un peu hors norme, il reste en lice onze autres candidats, dont (à mon avis) neuf excellents chanteurs, voire davantage. La soprano géorgienne Anna Kasyan, qui m'avait ému aux larmes à Montréal en 2005, chante encore mieux qu'à l'époque, mais sa compatriote mezzo Ketevan Kemolidze, un personnage incandescent, a fait forte impression. La soprano américaine Jacquelyn Wagner (qui chante du Mozart) est déjà une grande pro. Elle sera solide ce soir.

Une surprise pourrait venir de deux chanteurs assez étonnants qui ont livré une demi-finale audiblement en deçà de leur potentiel: la tonitruante soprano ukrainienne Oksana Kramaryeva, qui a laissé échappé quelques sons tubés, et le ténor showman brésilien Thiago Arancam, qui a tout pour casser la baraque mais a chanté avec une étrange crispation dans la voix. Un grand concours, c'est bel et bien cela: un choix pléthorique de possibles vainqueurs!

Bémol dans ce concert d'éloges: la qualité inégale des trois pianistes accompagnateurs. Denise Massé est certes une coach vocale de renommée planétaire, mais pas une pianiste accompagnatrice adéquate à ce niveau. Quand tout tient à peu de choses, les conditions doivent être à peu près les mêmes pour tous.

Les mélomanes de Québec ont fait honneur à la venue de ce prestigieux événement dans leur ville: le Grand Théâtre était bondé et le public a écouté les prestations dans un silence on ne peut plus respectueux.