Musique classique - Molière et la musique

L’ensemble de musique baroque Les Boréades
Photo: L’ensemble de musique baroque Les Boréades

Les Boréades, l'ensemble de musique baroque dirigé par Francis Colpron, entament, mercredi, leur saison 2008-09 par un projet astucieux: l'harmonie entre musique et théâtre à travers des musiques écrites pour les pièces de Molière.

Le concert Molière en musique, avec la participation des comédiens Sophie Faucher et Carl Béchard, sera composé entièrement d'oeuvres de l'époque de Molière, c'est-à-dire de Lully, pour Le Bourgeois gentilhomme et de Charpentier pour Le Malade imaginaire.

Toutes les grandes pièces de Molière n'ont hélas pas eu la chance de se voir naître des musiques dans leur périmètre. Ainsi Tartuffe ou Le Misanthrope en sont dépourvues. Francis Colpron a choisi des extraits de la Messe pour les instruments au lieu des orgues de Charpentier pour encadrer les extraits théâtraux de Tartuffe et la Sonate L'Astrée de Couperin pour habiller musicalement Le Misanthrope.

Un genre nouveau

En s'arrêtant aux pièces les plus emblématiques de Molière, on risque de passer outre un enseignement important: la création par le tandem Molière-Lully d'une discipline artistique nouvelle, la comédie-ballet.

La naissance de ce genre dramatique, musical et chorégraphique peut être datée de 1661, avec Les Fâcheux, même si la majeure partie de la musique y est de Beauchamp. Lully écrivit une danse (une courante) pour Les Fâcheux. Molière lui fit, dans son texte, des appels du pied pour développer à la fois le genre et cette collaboration («Nous avons pour les airs de grandes sympathies, Et je veux le prier d'y faire des parties.») Lully entendra cet appel en 1664 pour Le Mariage forcé.

Ce travail sur la comédie-ballet aboutit en 1670 à un véritable chef-d'oeuvre: Le Bourgeois gentilhomme. Parmi la dizaine d'oeuvres conçues entre Les Fâcheux et cette collaboration presque ultime, on citera L'Amour médecin (1665) et George Dandin (1668). À cette époque encore, Molière et Lully étaient complices à la ville comme à la scène: dans Le Bourgeois gentilhomme, l'auteur incarnait Monsieur Jourdain pendant que le compositeur endossait les habits du Grand Mufti.

Les rapports entre Molière et Lully se dégradèrent au tournant des années 1670, non sans un dernier revirement artistique: Psyché, que Pierre Corneille versifia pour Molière et dont Lully composa la musique, un travail de groupe dans lequel s'insère aussi — pour les vers chantés — Philippe Quinault, qui sera par la suite le dramaturge des tragédies lyriques de Lully.

Psyché est une «tragicomédie-ballet» créée en janvier 1671, par soixante-dix danseurs et trois cents musiciens, avec moult machineries et des costumes d'apparat. Janvier 1671, c'est deux mois avant la création du premier opéra français, Pomone de Richard Cambert, qui inaugura l'Académie Royale de Musique en mars 1671. Psyché constitue, autant que Pomone, l'acte de naissance de l'opéra français. D'ailleurs lorsque, en 1678, Lully transforma Psyché en «vrai» opéra (en tragédie lyrique), il ne lui fallut que trois semaines de travail avec son librettiste Thomas Corneille. Molière était alors mort depuis cinq ans. Mais il avait vu ce possible développement dès l'origine, comme en témoigne la préface des Fâcheux: «Et pour ne point rompre le fil de la pièce par ces manières d'intermèdes, on s'avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire qu'une seule chose du Ballet et de la Comédie... C'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres [...] il peut servir d'idée à d'autres choses qui pourraient être méditées avec plus de loisir.»

Dans les deux dernières années de sa vie, après sa brouille avec Lully (notamment parce que Molière avait eu la permission de présenter dans son théâtre des musiciens et des danseurs, ce qui lui permettait de jouer Psyché et des comédies-ballets sans payer Lully), Molière travailla avec Marc-Antoine Charpentier. Leur principal projet commun fut Le Malade imaginaire.

Explorations

Ce répertoire fait l'objet depuis quelques années d'explorations continues. Le prologue et les intermèdes du Malade imaginaire ont été enregistrés en première mondiale en 1988 par Marc Minkowski pour Erato. Il a été suivi par William Christie chez Harmonia Mundi, actuellement le seul enregistrement disponible.

Le Bourgeois gentilhomme a fait l'objet d'une totale relecture en 2004 par le musicien Vincent Dumestre et le dramaturge Benjamin Lazar, qui en ont reconstitué la version originale et intégrale de 1670. Ce travail titanesque (sur le plan du théâtre, de l'élocution, comme de la musique) a été documenté avec bonheur dans un DVD publié par l'étiquette Alpha, rendant justice à l'ambition de Dumestre et Lazar: «restituer l'ambiance de fête scénique débridée propre à la comédie-ballet, où [...] les arts dialoguent autour d'une rhétorique commune, et où [...] en un jeu de miroirs éloquents les gestes d'un comédien, d'un danseur ou d'un chanteur semblent se répondre».

Deux nouveautés viennent apporter de l'eau fraîche au moulin. D'abord avec la musique, inédite jusqu'ici, de Joseph Martin Kraus, contemporain de Mozart, pour l'Amphytrion de Molière, ce qui révèle à ma connaissance la seule musique associée à cette pièce, même si ladite musique a été écrite plus d'un siècle après la création de l'oeuvre théâtrale. C'est Werner Ehrhardt, grand spécialiste de Kraus qui dirige cette première mondiale parue il y a deux semaines chez Phoenix Edition (distr. Naxos).

Un mois auparavant arrivait chez CPO une intégrale de Psyché de Lully (la tragédie lyrique de 1678) dans une admirable interprétation menée par Paul O'Dette et Stephen Stubbs, enregistrée à l'occasion du Festival de musique ancienne de Boston et rassemblant notamment quatre admirables chanteurs canadiens: Karina Gauvin, Colin Balzer, Mireille Lebel et Olivier Laquerre.

Le sujet n'est pas épuisé, et l'animateur des Boréades, Francis Colpron lui-même, caresse l'idée de développer dans les prochaines années ses propres explorations du concept «musique et théâtre». À suivre, donc.

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Molière en musique et en concert

Textes de Molière dits par Sophie Faucher et Carl Béchard. Musiques de Lully, Couperin et Charpentier interprétés par Les Boréades.

À la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, mercredi 17 septembre à 20h.

Réservations: % 514 634-1244; www.boreades.com.

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Molière en musique et au concert

Le Bourgeois gentilhomme. Vincent Dumestre. DVD Alpha

Le Malade imaginaire. William Christie. CD Harmonia Mundi.

Lully: Les comédies-ballets (extraits). Minkowski. CD Warner Apex.

Amphytrion de Joseph Martin Kraus. Nouveauté CD Phoenix (distr. Naxos)

Lully: Psyché. Paul O'Dette et Stephen Stubbs. Nouveauté CD CPO (distr. Naxos)

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