40e Festival international de la chanson de Granby - S'éprouver dans la durée

Le doyen des concours de chansons a quarante ans, anniversaire digne de mention et de célébration. La fête a déjà commencé, dans les rues et les salles de spectacles de Granby, et se poursuivra jusqu'à la finale du 20 septembre. Fête d'autant plus festive que le festival a survécu à une 39e édition plus que difficile.

La valse des chiffres ne valse pas en vain. Car ces chiffres-là ne font pas que danser, ils parlent, «they speak volumes» comme on dirait en anglais, sauf qu'on ne le dirait pas au Festival international de la chanson de Granby, vu que c'est de chanson d'expression francophone qu'il s'agit, et ce, depuis quarante ans. Dame! Quarante ans! Rien que ce chiffre-là fait son effet. En voilà d'autres, un tas d'autres: les lauréats, finalistes et demi-finalistes du festival ont signé 227 albums, qui se sont disséminés à 5 200 000 exemplaires au Québec (bonjour les Jean Leloup, Pierre Lapointe, Luc de Larochellière, France D'Amour et autres Kaïn) et 5 400 000 en France (merci à Isabelle Boulay et à Lynda Lemay). Ces mêmes artistes ont vu leur travail récompensé par une ribambelle de prix: 49 fois le Félix au gala de l'ADISQ sur 175 nominations, et moult trophées nommés Jutra, Victoire, Juno, etc.

Faites le total: Granby a été et demeure le tremplin des tremplins pour la chanson d'auteur. Et si les chiffres ne vous disent rien, l'album-souvenir fournit des noms, incroyable polka de pas-n'importe-qui, effarante quantité d'artistes en devenir qui le sont devenus, artistes. Ici un Dédé Fortin, une Luce Dufault, une Carmen Campagne, une Nancy Dumais demi-finalistes, là une Marie-jo Thério, une Térez Montcalm, un Damien Robitaille finalistes, et des lauréats en voulez-vous en v'là: Leclerc-Leloup, Lemay, Lapointe, Larochellière, Boulay bien sûr, mais aussi Fabienne Thibeault (en 1974, eh!), Marie-Denise Pelletier, Dumas, Alexandre Désilets. Pour ne nommer que ceux-là. Extraordinaire moyenne au bâton. Tous les deux ans maximum, le chic Palace de Granby voit passer sur sa scène quelqu'un qui comptera.

De quoi se dire: sacrée compétence dans la sélection des inscrits, jurys éclairés, lignée de directeurs maintenant le bon cap, renouvellement constant des forces vives. De quoi être fier, quoi. De quoi être vigilant, aussi. L'an dernier, il faut le rappeler, c'était moins bien, Granby. Faible donne chez les finalistes, animation de finale indigente (niaises Moquettes Coquettes), personne n'était content. Qui plus est, l'entrée en fonction d'un nouveau directeur venu d'ailleurs, après les stables années de l'ère François Tétreault, inquiétait. Protectionnistes, les vétérans de Granby — dont votre serviteur — voyaient arriver avec appréhension Pierre Fortier, ancien critique de chanson passé de l'autre côté du métier, dont les passages à Coup de coeur francophone et Radio-Canada n'avaient pas suscité que de bons échos. La personnalité plutôt tapageuse du gaillard, très copain-copain d'office avec tout le monde, n'arrangeait rien: Fortier était partout, semblait vouloir tout changer. Péril en la demeure? Je l'ai craint. Je l'ai écrit.

Un an plus tard, poussière retombée, célébration du 40e anniversaire bien enclenchée, programmation plus qu'enthousiasmante alliant retrouvailles, relève et forte délégation internationale, on se calme. Et on demande à Pierre Fortier comment il a vécu son baptême du feu. «J'ai trouvé ça dur, évidemment. Je voulais voir comment ça marchait, donc je me mêlais un peu de tout, oui, je me disais que si je n'étais pas là à chaque étape et qu'il y avait des emmerdes, ce serait de ma faute. Je me sentais très responsable. Et très surveillé.» C'est humain, comprend-on: Fortier en a trop fait. Cocktail dînatoire à la mairie, réseautage exacerbé, le Tout-Montréal invité, ça tapait l'oeil et ça tapait sur les nerfs des habitués. Branle-bas inhérent à toute succession? «Je lui avais dit au moment de la passation des pouvoirs, se souvient François Tétreault, de s'asseoir dessus la première année, de se contenter d'observer. Mais ce n'est pas sa nature. C'est un gars d'action.» Action il y eut, donc. Et réactions. «Ça va avec le territoire, relativise Fortier aujourd'hui. T'apprends. Tu t'ajustes. T'essaies de prendre le temps de bien faire les choses.»

La pause anniversaire

Le temps, quand on débarque dans un festival qui a quatre décennies d'existence, est un facteur inéluctable: il y a ce passé dont on ne peut faire table rase, même si on est tout excité à l'idée d'aller de l'avant. L'édition anniversaire, en cela, tombe bien pour Fortier et pour la communauté de la chanson qui gravite autour de Granby: ça permet une sorte de temps d'arrêt. Ça rappelle les bons coups, ça rassure quant à la suite. «Ça m'a permis moi-même de me plonger dans l'histoire du festival, avoue Fortier sans gêne. J'ai été étonné par ce que j'ai trouvé. Tous ces chiffres vraiment impressionnants. Tous ces artistes. Je ne pensais pas que le festival avait eu autant d'impact sur l'aspect recherche et développement de l'industrie du disque.» Constat pétri d'humilité, qui inscrit les changements souhaités par Fortier dans une grande lignée de changements déjà survenus, heureux et moins heureux. «Le festival est d'abord une épreuve de réalité. Les gars et les filles qui s'inscrivent au concours n'imaginent pas à quel point le marché de la musique est difficile d'accès, surtout maintenant. Alors, on les éclaire un peu, on leur donne des outils.» Mots d'ordre de Fortier: former, préparer, aguerrir. Et augmenter la visibilité.

Visibilité? On ne verra que Granby jusqu'au 20 septembre. Aujourd'hui, demain, dimanche, et de jeudi à samedi la semaine prochaine, le festival se fera voir et entendre dans les rues de la ville, afin de «récompenser les gens de la région pour leur fidélité». Jeudi 18 septembre, on reconduira sous un chapiteau dans le stationnement du Palace la meilleure idée apportée l'an dernier par Fortier, le spectacle Bêtes de scène, où divers artistes se frottent à des «chansons embarrassantes» (variante du concept de «plaisir coupable» cher à l'animatrice Monique Giroux). Vendredi 19 septembre, clou de l'affaire, sous le même chapiteau, on réunira une bonne trentaine d'anciens du festival, de Joe Bocan à Damien Robitaille. On ne chômera pas non plus en salle: ce dimanche, belle idée concoctée à Astaffort par Fortier avec Francis Cabrel, on verra et entendra le résultat d'une semaine une «résidence internationale», où artistes d'ici et de là-bas proposeront des chansons créées en collégialité pour l'occasion, dont Cabrel lui-même.

Visible, Granby le sera jusque dans les foyers: une Musicographie racontant les 40 ans de l'événement sera diffusée ce dimanche à 21h. «Il était temps que ça se fasse», commente Fortier. Le temps, toujours le temps! Et le concours dans tout ça? La donne est prometteuse, nous dit-on. On ira vérifier.

À voir en vidéo