Entrevue avec Dick Rivers - Joseph D'Anvers a débusqué Hervé derrière Dick

L’Homme sans âge, le nouvel album de Dick Rivers, est un grand album. À vrai dire, le meilleur de la carrière — de 47 ans! — de l’homme.
Photo: Jacques Grenier L’Homme sans âge, le nouvel album de Dick Rivers, est un grand album. À vrai dire, le meilleur de la carrière — de 47 ans! — de l’homme.

C'est un fan très attaché aux années 60 de Dick Rivers qui vous le dit, à l'unisson de la critique française: L'Homme sans âge, le nouvel album entièrement écrit et composé par Joseph D'Anvers, jeune auteur-compositeur-interprète de première force, récent collaborateur de Bashung, est un grand album. À vrai dire, le meilleur de la carrière — de 47 ans! — de l'homme. Je répète: de l'homme, du dénommé Hervé Forneri, celui-là même qui, à 15 ans, décidait, après avoir vu Elvis incarner dans le film Loving You un certain Deke Rivers, de se créer un alter ego d'assonance plus rock'n'roll (Deke devenant Dick, pour différencier). Personnage a priori fort cool, dans la mouvance d'un Jean-Philippe Smet réinventé en Johnny Hallyday, mais qui, avec les ans, prêta de plus en plus flanc à la caricature. Même Dick Rivers s'y prêta, allant jusqu'à chanter la parodique Ode à Dick que lui bricola l'excellent Michael Furnon.

C'était sur le disque précédent, chouette en soi, mais cul-de-sac: que fait-on après avoir ri de sa gueule, de sa banane et de ses santiags? On continue de rigoler? De grossir les traits? «Je ne savais plus trop où aller pour la suite, mon Sylvain!» Aveu: quand Dick me dit «mon Sylvain», je deviens tout mou. «Et c'est alors que j'ai rencontré Joseph, à l'été 2006 aux Francofolies de La Rochelle, où l'on me faisait l'honneur d'une soirée-hommage. Joseph et moi, on a chanté I Walk the Line [de Johnny Cash], et on a causé un peu. Je lui ai dit que s'il avait un jour une idée de chanson pour moi... Début 2007, il m'a envoyé trois maquettes sur un CD. La première chanson, c'était Sur le toit du monde. J'ai été frappé de plein fouet par une phrase: "Il m'en a fallu des gens pour être seul." C'était pas seulement une phrase qui résonnait bien, c'était exactement le sentiment que j'ai sur cette vie de vedette que je mène depuis si longtemps. J'avais l'impression que c'était moi qui avais écrit ça, moi qui ne suis qu'interprète.»

D'autres chansons ont suivi. «Après huit, ça collait tellement que je lui ai proposé de me faire tout l'album.» Tout un album de chansons par le même fournisseur, Dick Rivers n'avait pas connu ça depuis que Gérard Manset avait collaboré à L'Interrogation, en... 1968. «C'était autre chose, une sorte de comédie musicale.» L'Homme sans âge, dis-je à Dick, me semble plus proche de Rock'n'roll attitude, l'album que Michel Berger avait écrit et composé dans les années 80 pour Johnny Hallyday, exprimant quelques vérités essentielles de l'homme derrière le personnage. «C'est vrai, mais j'aime mieux penser que Joseph a fait pour moi ce que Rick Rubin a fait pour Johnny Cash... En lui faisant chanter des choses qui semblaient sortir de lui.» Ça l'énerve, Dick, la sempiternelle Sainte Trinité du rock français, le triumvirat Johnny-Eddy-Dick pour l'éternité. «Les Inrocks, avec ce nouvel album, me situent entre Neil Diamond et Johnny Cash, ça me change des deux autres... »

Au-delà des plaines

Le fait est qu'en se mettant dans la peau d'un homme de 63 ans, en écrivant sur le poids des ans, la mort qui approche, l'amour qui demeure malgré les erreurs de parcours, l'inexorable solitude, Joseph D'Anvers a débusqué Hervé Forneri de l'ombre où Dick Rivers le tient depuis l'adolescence. «Ce type est rentré dans moi et il m'a vu. Et il m'a fait dire des choses d'un mec de mon âge. Ce type ne connaît pas ma vie, et il écrit: "Dans l'arrière-cour d'une voie de garage / J'ai écrit mon nom proprement / Puis j'ai regardé l'homme sans âge / Emporter avec lui l'enfant..." C'est moi! À 15 ans! C'est le moment où le petit Hervé Forneri a créé Dick Rivers. Tu vois ce que je veux dire, mon Sylvain? C'est fou! Il m'a vu à travers tous les clichés à la con. Attache-toi, c'est une chanson d'amour pour un homme qui a plus de 60 piges, c'est Babette et moi après 30 ans de vie commune!»

La grande force des chansons de Joseph D'Anvers est de n'avoir pas non plus évité l'américanité de Dick Rivers: il la traverse, va au bout de la route jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien que la vérité de l'homme. Les mélodies et les arrangements pour guitares et grand orchestre défilent comme des travellings de western. Mais attention! Pas du Sergio Leone: du John Ford. «L'Amérique, c'est mon mythe. Mon rêve. Ça n'a rien à voir avec l'Amérique que j'ai connue pour la première fois au Québec en 1965. Joseph se sert de mon rêve d'Amérique pour parler de la vie. Dans la chanson Au-delà des plaines, il va au-delà, justement. Il parle de tous ces hommes qui ont un jour trompé leur femme et qui reviennent à la maison la queue basse. Ça m'est arrivé, à moi aussi.»

Dans ce formidable western concocté par Joseph D'Anvers de Nevers, dont Hervé Forneri alias Dick Rivers est le protagoniste, la fiction rejoint la réalité. «C'est ça le miracle, mon Sylvain! J'ai l'impression de jouer un rôle dans le film de ma vraie vie.» Tu l'as dit, mon Dick.

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L'HOMME SANS ÂGE

Dick Rivers

Mouche - EMI