Concerts classiques - Le grandiose bien tempéré

La dénomination «Symphonie des Mille» vaut à la Huitième de Mahler d'être devenue un substrat à shows musicaux dans les arènes sportives (par exemple à Paris ou Québec cette année). Sauf que Mahler n'a pas écrit de la musique amplifiée pour gymnases!

La salle de concert est donc à la musique de Mahler ce que la fourmilière est à la fourmi: son habitat naturel. Et dans ce cadre, on se moque bien qu'il y ait 296, 425, 512 ou 747 exécutants. L'important est le rapport de volume et l'impression d'une massivité hors normes. La Salle Wilfrid-Pelletier induit un problème à cet égard: oui, on peut y présenter cette musique sans recours à l'amplification, mais le lieu ne rend justice ni aux fins équilibres, ni à la démesure. Ce n'est pas là qu'on ira s'éclater les tympans. Ce n'est pas là non plus qu'on entendra la cymbale - un éclat de lumière important sur le plan symbolique - qui s'allie aux violons sur l'accord ouvrant la 2e partie.

La symbolique des couleurs sonores retient particulièrement l'attention de Kent Nagano. Dans la première partie, dès la préparation de «accende lumen sensibus» (accorde la lumière à nos sens), le chef fait saillir l'éclat du pupitre de trompettes. L'autre élément qui semble fasciner le chef est le mystère. On a ainsi retrouvé les mêmes moments forts que dans son enregistrement réalisé à Berlin: le premier quart d'heure de la 2e partie, très lent, comme émergeant des limbes, et la patiente gradation du Chorus mysticus final.

Au niveau de l'assurance des exécutants, de la marge de manoeuvre du chef, j'ai eu — comme jadis dans les Gurrelieder de Schoenberg — l'impression d'assister à une générale prometteuse plutôt qu'à un grand soir de première. Ceci ne concerne pas les solistes, globalement excellents et au gabarit adéquat.

Quant à la comparaison, inévitable, avec la Huitième par Talmi à Québec, pour une arène sportive, l'OSQ avait tout de même bien fait les choses. J'avais écrit de Talmi qu'il «ne s'embarrassait pas avec les abîmes philosophiques» sous-jacents à l'oeuvre. Nagano, lui, ne semble penser qu'à ça. En l'état, j'ai préféré la fièvre du concert de Talmi et, surtout, l'aboutissement total du disque berlinois de Kent Nagano paru chez Harmonia Mundi. Nous n'en sommes pas encore là à Montréal.

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LES GRANDS CONCERTS

Mahler: Symphonie n° 8 «Des Mille». Jennifer Wilson (Magna Peccatrix), Janice Chandler-Eteme (Una Poenitentium), Aline Kutan (Mater Gloriosa), Mihoko Fujimura (Mulier Samaritana), Susan Platts (Maria Aegyptica), Simon O'Neill (Doctor Marianus), Sergei Leiferkus (Pater Ecstaticus), Reinhard Hagen (Pater Profundus), Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, dir. Kent Nagano. Salle Wilfrid-Pelletier, mardi 9 septembre. Reprise ce soir.

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