Esquire Show Bar -- La Revue - Retour à l'Apollo montréalais

Jimmy Dooley, son fils Michael Dozier et Skipper Dean
Photo: Jean-François Leblanc Jimmy Dooley, son fils Michael Dozier et Skipper Dean

Des clubs, des clubs, encore des clubs. «À tous les coins de rue!», s'exclame l'adorable Jimmy Dooley, 72 ans. «Il y en avait 1200! Ça ressemblait à Las Vegas!», renchérit le non moins craquant Skipper Dean, à ses côtés, à peine plus juvénile à 63 ans. Michael Dozier, fils de Jimmy, gamin cinquantenaire, se contente de sourire, habitué à de telles effusions. Tout le monde sonde Jimmy et Skipper à propos de la grande époque du «nightlife» de Montréal ces jours-ci, rapport au spectacle que Michael et Michel Gaumont leur ont cousu main: Esquire Show Bar — La Revue. Ça démarre jeudi au Corona, avec nos deux compères, anciens chanteurs des Avalons, groupe doo wop américain débarqué au Québec dans les années 50 et jamais vraiment reparti, plus divers danseurs et chanteurs d'appoint, dont la dynamique Sylvie Desgroseilliers: Jimmy et Skipper trépignent, excités. «Plus excités qu'à notre premier contrat au Café de l'Est», ajoute Jimmy. À la mention du Café de l'Est, les vieilles histoires fusent. «Vous auriez dû voir ça quand Roméo Pérusse arrivait sur scène et sortait une poule de nulle part, évoque Jimmy en s'étouffant de rire. Lui et Claude Blanchard, ils n'étaient pas tenables...»

Montréal sortait fort et tard, Jacques Normand ne chantait pas ses nuits en vain. Dans son épatant livre intitulé Stepping Out — The Golden Age Of Montreal Night Clubs (Véhicule Press, 2004), Nancy Marrelli décrit une bonne cinquantaine des plus chics cabarets de l'ère faste (de 1925 à 1955, en gros), surtout ceux du centre-ville et surtout ceux des anglos. L'Esquire du 1224 rue Stanley y a ses deux pages, comme de raison. Esquire Club à son ouverture, en 1940, puis Esquire Show Bar à partir de 1951, Esquire Music Club dans les dernières années et jusqu'à la fermeture, en décembre 1972, c'est l'équivalent montréalais de l'Apollo Theater de Harlem.

Si, si. Demandez à Jimmy, qui a chanté avec les Avalons à l'Apollo (à la même affiche que Billie Holiday «en 1958, juste avant qu'elle meure»), ainsi qu'à l'Esquire. Il peut comparer. «C'était LE temple local du r'n'b, du soul, du blues, et même du rock'n'roll. Little Richard, Bo Diddley, tous les grands ont passé là.» Pour Diddley, je sais: mon ami, le regretté chroniqueur rock Paul-Henri Goulet, m'a donné une copie de l'affiche d'un show de Bo à l'Esquire en 1969, qu'il avait dessinée. Bo, c'était son meilleur. De fait, en trois décennies, l'Esquire a accueilli les meilleurs de tout le monde. Crooners et jazzmans y vécurent moult soirées itou, surtout les premières années, de Peggy Lee à Count Basie. Mais plus important encore, c'était LA place où aller voir des vedettes afro-américaines, du temps où l'on ne disait pas encore afro-américain. Charlebois m'a un jour raconté qu'affublé d'une moustache postiche et d'un chapeau mou, encore ado, il fréquentait l'Esquire et s'offrait une éducation: James Brown, Wilson Pickett, John Lee Hooker, nommez-les, il les a vus. En 1969, il leur rendait la politesse, premier blanc-bec du Québec à monter sur la fameuse scène en forme de fer à cheval.

La revue de Dozier et Gaumont compte 54 titres, se veut un panorama de la musique noire des années 50 et 60: nos anciens Avalons, en vedette, y chantent autant Jackie Wilson que Sam Cooke. Qui plus est, fiston Michael leur a ménagé un «spotlight» Avalons: «Oui, nous allons refaire You Are My Heart's Desire», déclarent Skipper et Jimmy d'une seule voix. L'avoir demandé, ils me l'auraient chantée là, en harmonie, cette chanson, merveille de doo-wop, enregistrée en 1957 sur une étiquette d'ici, Sandryon. Comme dans Michèle Sandry, chanteuse d'ici. «Nous avons accompagné quelques chanteurs québécois [Sandry, Paolo Noël, Les Jérolas], confirme Jimmy, on s'entendait bien avec tout le monde, Manda, Juliette Pétrie, c'était nos amis, il n'y avait pas de ségrégation comme aux USA, on faisait les tournées qu'organisait Jean Grimaldi à travers le Québec, on allait chanter en plein hiver jusqu'à La Tuque, et on ne trouvait plus la route! C'était loin!»

Longue route, en effet, qui a mené Jimmy et ses amis de Norfolk, en Virginie, jusqu'au Corona. «C'est notre histoire d'amour avec ce pays qui continue», résume Skipper Dean, tout sourire.

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Collaborateur du Devoir

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Esquire Show Bar - La Revue

Au Théâtre Corona, dès le 18 juin