Entrevue avec Georges Moustaki - Comme un lézard à moto

«Quand on est en deux-roues, on passe à travers les mailles du filet, explique Moustaki. On a un sentiment de liberté. C’est pareil à moto: on choisit l’inconfort et le danger pour prix de la liberté.»
Photo: Agence France-Presse (photo) «Quand on est en deux-roues, on passe à travers les mailles du filet, explique Moustaki. On a un sentiment de liberté. C’est pareil à moto: on choisit l’inconfort et le danger pour prix de la liberté.»

Insaisissable. Le pâtre motocycliste de l'île Saint-Louis évite tous les pièges tendus aux vieux chanteurs, aussi habile que lorsqu'il se fraie un chemin dans un embouteillage boulevard de Sébastopol avec sa deux-roues de ville (la plus petite: il ne roule avec l'autre, la grosse cylindrée, qu'à la campagne). Son nouveau disque s'intitule Solitaire, comme la chanson du même nom, mais Georges Moustaki n'y est surtout pas un vieillard esseulé: de fait, il revisite Ma solitude avec China Forbes, de Pink Martini, tout fringant.

S'il y a bel et bien là-dessus des duos, il n'y en a jamais que cinq sur douze titres: deux avec madame Martini, un avec la chanteuse américaine de jazz Stacey Kent, un autre avec l'intense Cali, un autre encore avec le très calme Vincent Delerm. Rencontres certes nombreuses et fructueuses, mais on ne peut pas dire que c'est un album de duos, tartine de fin de carrière.

Et s'il y a bel et bien trois reprises dans le lot, faites le calcul, douze moins trois égale neuf nouvelles chansons: on ne peut pas dire non plus que c'est un album de reprises, solution de facilité. Pas moyen de le coincer au tournant, l'animal.

Au bout du fil transatlantique, le barbu rigole dans sa barbe. «C'est exprès, tout ça. Chanter Ma solitude à deux, cela me plaît. C'est un oxymore. C'est un paradoxe. J'aime les paradoxes. Je les cultive, même.» C'est le côté lézard du vieux sage pas sage: il est là, et pfuit! Il est ailleurs. Pas fuyant: insaisissable. Libre de mouvement. «C'est exactement ça. Libre de mouvement. Le lézard est un animal que j'invoque très souvent parce que je me sens en parenté avec lui. J'ai fait une chanson qui dit: "Je ne suis qu'un lézard / Qui joue de la guitare". Dans mes débuts, j'avais fait de la musique sur un poème de Bruant qui s'appelle Le Lézard. Vous savez, le lézard est un dinosaure qui survit à l'humanité.»

Ainsi a-t-il duré, le créateur de Milord. Insaisissable. À 74 ans, les photos du livret témoignent, Moustaki ne semble pas plus vieux qu'à 37, alors qu'il s'amenait au Québec pour la première fois: la barbe foisonnante lui donnait déjà des airs de patriarche. Déjà vieux, il ne vieillirait plus, astuce des astuces. Et le lézard de se faufiler, telle la «fille à bicyclette» de l'adorable chanson qu'il partage avec Delerm: «Elle ne craint rien ni personne / Imprudente elle se faufile / Entre les automobiles... » À la fin, la fille à bicyclette dit «merci monsieur Bertrand», Bertrand Delanoé, le maire de Paris en l'occurrence, pour avoir implanté dans sa ville le Vélib', système de location de vélos en libre-service. «Quand on est en deux-roues, on passe à travers les mailles du filet, explique Moustaki en expert. On a un sentiment de liberté. C'est pareil à moto: on choisit l'inconfort et le danger pour prix de la liberté.»

Liberté, chère liberté. Il y tient, le cher lézard hirsute. De nouveau, il la brandit comme un étendard rouge dans Sans la nommer, la chanson que lui inspira Mai 68, ravivée précisément quarante ans plus tard, en compagnie de Cali le révolté. «Cette chanson exprime profondément ce que je ressens. Cette idée de révolution permanente, j'y crois plus que jamais. Et Cali aussi: il est plus véhément que moi, mais nous nous ressemblons. Cette chanson, c'est l'une des seules que je chante à tous mes spectacles.»

Quiconque a assisté à plus d'un spectacle de Moustaki le sait, et ils seront nombreux à le revoir à la salle Albert-Rousseau de Québec mardi prochain, et à l'Outremont à partir de jeudi. Giuseppe Mustacchi, dit Georges Moustaki, ne refait jamais deux fois la même chose. «Je ne me sens pas tenu de chanter telle ou telle chanson. Même celles qu'on dit immortelles. Je décide sur place. Mes musiciens sont habitués. C'est bien pour ça que j'ai toujours de nouvelles chansons. Il faut avoir de nouvelles chansons pour continuer à aimer les anciennes. Pour avoir le choix.»

Liberté, toujours, tout le temps. Liberté de reluquer les filles à bicyclette, liberté d'évoquer en toute intimité l'amour éprouvé, garçonnet, pour sa soeur (la superbe Sorellina), liberté d'être nostalgique et d'évoquer les copains chansonniers dans Le Temps de nos guitares, de Brassens à Le Forestier en passant par Coluche, sans oublier notre Félix. «Ça m'est venu comme ça, mes amis se sont rappelés sans effort à mon souvenir. Je me suis retenu de ne pas mettre dix couplets. J'ai assumé la liberté d'en oublier.» Il a retenu ceux qu'il voulait retenir, et il a fait la part belle à Henri Salvador. Son idole de... jeunesse. «La grande passion de mon adolescence. Il avait 17 ans de plus que moi, je le regardais encore comme un gamin.»

Impossible de faire autrement. De la même façon qu'il est impossible, en sa présence, de ne pas parler de Piaf. Ce n'est pas qu'une lubie de journalistes: en studio, Cali, Delerm et les autres n'ont pas plus résisté à l'envie de savoir, de la bouche de celui qui... «Bien sûr qu'ils m'ont questionné sur Piaf, acquiesce-t-il en rigolant. Il y a tant de mythes et légendes dans ce métier, et il se trouve que je suis encore là pour raconter comment certaines choses se sont vraiment passées. C'est une curiosité normale. Mais je demeure libre de ne pas TOUT raconter... » Non, «l'homme à la moto», ce n'était pas lui.

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Collaborateur du Devoir

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Solitaire, Georges Moustaki, EMI - Fusion III

En spectacle le 10 juin à la salle Albert-Rousseau de Québec; du 12 au 14 juin à l'Outremont.

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