Admirable «Butterfly»

L'action se déroule dans une grande boîte posée sur scène. D'épais plateaux en bois surplombent une surface entièrement remplie d'eau. Celle-ci sera utilisée pour faire flotter bougies ou pétales de fleurs, mais aussi — mise en mouvement par les figurants qui jouent les serviteurs de Butterfly — pour créer des miroitements sur les panneaux qui ouvrent et ferment les espaces latéraux et arrière. Ces panneaux coulissants sont eux-mêmes savamment éclairés pour créer des atmosphères, par exemple lors de la pénible nuit d'attente de Butterfly au retour du bateau de Pinkerton.

La mise en scène ne comporte aucun défaut notable. Pinkerton est bien ce gros colon profiteur et irresponsable, Cio-Cio-San, cette femme blessée et aveuglée. La présence d'une authentique chanteuse nippone ajoute grâce et vérité à une gestuelle cérémonieuse très étudiée et élégante.

Musicalement, le résultat est totalement digne de l'écrin. C'est peu dire qu'Hiromi Omura a fait un tabac tout en passant avec succès le rude test de l'ingrate Salle Wilfrid-Pelletier. La polyvalence de cette voix, l'incroyable qualité des médiums et bas médiums, la conduite du souffle permettant des écarts dynamiques parfaitement gérés, l'émotion et la passion vraie que cette artiste transmet sont éblouissants. J'ai, à maintes reprises, eu la sensation de voir à Montréal la prochaine Butterfly de la Scala, qui succéderait ainsi, plus de vingt ans après, à Yasuko Hayashi, dans la splendide production de Keita Asari dirigée par Lorin Maazel.

Yannick Nézet-Séguin, qui applaudissait la soprano de la fosse après «Un bel di, vedremo» mérite autant de louanges. On le sait depuis Turandot: il est un grand puccinien et n'a pas oublié le rôle des silences et de l'évocation des timbres dans le IIIe acte.

Même si c'est évidemment un «gros calibre» qu'il faudrait associer à une telle Butterfly, Richard Troxell fait l'affaire. Annamaria Popescu est parfaite en Suzuki, rôle qu'elle a chanté à la Scala justement. Contributions sans tache de James Westman en Consul — humain —, Jon Kolbet en Goro — veule à souhait — et Alexandre Sylvestre, digne et imposant Yamadori.

Question organisation, il faudra prévoir la prochaine fois le lâcher de gratin du Salon vert-VIP, avant que le deuxième acte ne soit largement entamé. Quant à la seule énigme de cette représentation: le gros «cling» ruinant la fin du sublime choeur à bouches fermées, il s'agissait d'un des «gratinés» qui avait eu le culot d'apporter son verre en salle et l'a renversé au «bon» moment. Il n'en n'était pas du tout honteux; ça l'a même fait crouler de rire pendant cinq minutes...

Collaborateur du Devoir