The Lost Fingers: jazz sous boule-miroir

Les deux guitaristes Christian Roberge et Byron Mikaloff et le contrebassiste Alex Morrissette forment The Lost Fingers, un nom qui fait référence aux deux doigts que Django Reinhardt a perdus dans l’incendie de sa roulotte à l’âge de 20 ans.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Les deux guitaristes Christian Roberge et Byron Mikaloff et le contrebassiste Alex Morrissette forment The Lost Fingers, un nom qui fait référence aux deux doigts que Django Reinhardt a perdus dans l’incendie de sa roulotte à l’âge de 20 ans.

À eux trois, ils forment un puissant anachronisme musical. Ils incarnent le mariage incongru de deux univers antinomiques: celui des rythmes tziganes à la Django Reinhardt et celui de la boule-miroir des années 80. Deux mondes irréconciliables n'eût été la furieuse curiosité musicale de trois virtuoses et amoureux du jazz manouche.

Ces trois drôles de zigues, ce sont les membres des Lost Fingers. Trois adorateurs de Django, qui ont baptisé leur groupe en référence aux deux doigts que le roi du swing tzigane a perdus dans l'incendie de sa roulotte à l'âge de 20 ans. Une tragédie qui n'a pas empêché Reinhardt de devenir, avec ses doigts restants, l'un des plus influents guitaristes de toute l'histoire du jazz et une icône que les tziganes vont aduler chaque année jusque sur sa tombe de Samois-sur-Seine.

Avec The Lost Fingers, on est donc en terrain connu. En fait, on n'est pas perdus du tout. Quand la pompe à deux temps propre au rythme manouche s'emballe et entraîne dans son sillage la guitare Selmer dans de frénétiques solos chromatiques, l'univers tout entier de Django envahit nos tympans. Puis, tout à coup, un vague sentiment de déjà-entendu nous titille l'oreille. Notre mémoire auditive se trouve soudainement en proie à un puissant trouble de la personnalité musicale.

C'est que les trois jazzmen des Lost Fingers se sont coincé les doigts dans des succès des années 80, pour leur plus grand bonheur et le nôtre. Entre deux volées d'arpèges diminués s'impriment sur leur manouche festif les mélodies de Billie Jean (Michael Jackson), de Tainted Love (Soft Cell), de Touch Me (Samantha Fox), ou même de Pumping Up The Jam (Technotronic)! D'où cette vague impression de connaître sans connaître.

Leurs parodies sont à ce point bien ficelées qu'on en oublie presque le kitsch fini de la version originale et qu'on bénit ces dieux de la guitare d'avoir tiré du cimetière ces oubliés du palmarès des années 80. Sourire en coin, on laisse l'avalanche de notes débouler dans nos oreilles béates et le rythme gitan nous donner des fourmis dans les jambes.

De la musique plein les doigts

Il y a à peine un an, le trio de cordes qui rallie Christian Roberge, Byron Mikaloff — deux guitaristes classiques formés au Conservatoire de musique de Québec — et le contrebassiste Alex Morrissette (Université Laval) commençait à peine à trimballer son swing manouche dans les bars, les réceptions et les mariages. Un soir, Roberge, le chanteur du groupe, eut soudain la drôle d'idée d'entonner un classique des année 80, pour amuser la foule.

«Byron et moi, nous faisions du jazz manouche ensemble depuis longtemps. On s'est tout à coup amusés à trouver des classiques des années 80. On s'est battus pour choisir les pièces tellement il y avait un grand choix! Même si le tempo est souvent similaire à la version originale, on a varié les rythmes. Parfois, on a changé carrément l'harmonie», explique Christian Roberge, la voix chaude des Lost Fingers.

Remaniés façon The Lost Fingers, des tubes comme Careless Whisper (George Michael), You Shook Me All Night Long (AC/DC) ou Part Time Lover (Stevie Wonder) deviennent sous leurs doigts des pièces quasi méconnaissables.

Douze mois après leur introduction par effraction dans l'univers chromé des années 80, ces fous du jazz avaient amassé assez de matériel pour produire un disque complet. «Quand ils ont fait Touch Me de Samantha Fox, la salle a trouvé cela tellement drôle! De fil en aiguille, ils ont adapté d'autres chansons. J'ai fait écouter ça à Paul Dupont-Hébert et ça lui a plu tout de suite», explique leur gérant, Richard Samson, réalisateur de leur premier disque et propriétaire de l'Impérial de Québec.

Tellement plu, en fait, qu'Hébert, propriétaire de l'étiquette Tandem (qui diffuse Pascale Picard, Duo Dubois, Francis Cabrel), a craqué et leur a proposé illico de produire leur premier disque. Comme ça. Les trois musiciens de la région de Québec ont récemment fait un tabac à Montréal en première partie de Pascale Picard au Club Soda, les 18 et 19 avril derniers, avec leur manouche travesti en new wave, en R&B et en rock.

Le lendemain de leur apparition au Club Soda, le site du groupe, hébergé par myspace.com, a reçu quelque 800 visites par jour. Hébert, un proche de René Angélil, leur a proposé d'inclure à leur premier disque au moins une chanson en français tirée des années 80. Le choix s'est arrêté sur Incognito de Céline Dion. Un choix qui se discute, mais bon. La voix jazzée de Roberge, les envolées de guitares et la contrebasse alerte font vite oublier l'insipidité de la version originale. Et on sourit.

«C'est un groupe qui ratisse large et qui rejoint autant les fans de musique manouche que ceux qui ont connu la musique des années 80, avec AC/DC, Jackson et tous les autres. Ça démocratise le jazz manouche», affirme Richard Samson.

Ces émules déjantés de Biréli Lagrène et de Django viennent d'être choisis par le Festival international de jazz de Montréal pour animer le Cabaret 5 à 7 qui se tiendra tous les soirs dans la tente-miroir qui sera dressée sur la nouvelle place des Festivals, angle Jeanne-Mance et Maisonneuve. Ils iront aussi gratter leurs caisses du côté du Festival d'été de Québec les 3 et 4 juillet, et plus tard au Festival international des guitares du monde de l'Abitibi.

«Notre rêve, ce serait de rencontrer Woody Allen, qui va venir jouer avec son band», rêve tout haut Alex, le cadet du groupe, étudiant en programmation d'ordinateur. Même si les événements se précipitent pour The Lost Fingers, cela n'a pas empêché son collègue Christian Roberge, 32 ans, de terminer ces derniers mois son doctorat en biologie.

Des projets de tournées avec Pascale Picard, qui se prépare à faire le saut en Europe et aux États-Unis cet automne, planent aussi dans l'air. «Pascale a beaucoup aimé jouer avec eux et a lancé l'idée d'une première partie pour sa prochaine tournée», confie Samson. Mais au moment d'aller écouter ces trois drilles faire claquer leurs cordes claires dans l'antre de Dupont-Hébert, boulevard Saint-Laurent, jeudi dernier, rien n'était encore coulé dans le béton. Entre-temps, leur disque atterrira sur les tablettes des disquaires dès le 5 mai.

Joyeuse contorsion musicale, donc, que cette première mouture sur disque des Lost Fingers. Des doigts agiles et moqueurs, évadés dans une décennie musicale qui était presque reléguée aux oubliettes. Parions que Django rira dans sa tombe.
1 commentaire
  • Bouret Yannick - Inscrite 1 mai 2008 11 h 47

    Séduite...

    Après seulement quelques minutes d'écoute, j'étais conquise! L'article décrit très bien le style. C'est avec la même description que j'ai parlé de ce groupe à mes connaissances. Je leur prédit un succès internationale.