Francis Cabrel auréolé d'épines

Plusieurs chansons du dernier album de Francis Cabrel soufflent un léger parfum d’engagement sociopolitique.
Photo: Pascal Ratthé Plusieurs chansons du dernier album de Francis Cabrel soufflent un léger parfum d’engagement sociopolitique.

Combien d'entrevues Francis Cabrel a-t-il accordées jusqu'ici pour s'assurer de la bonne réception de ce nouvel album qu'est Des roses et des orties? «Au moins 50», avoue le chanteur en fixant des yeux le plancher lustré d'un grand hôtel du centre-ville de Montréal. Depuis le succès de Petite Marie, en 1974, Cabrel plaît. Les passages à vide ont été rares et son public n'a cessé de grandir. D'où une certaine frénésie médiatique dès lors qu'il revient présenter un nouveau cru. Pourtant, affirme-t-il, «je n'ai jamais essayé de plaire. Je raconte ce que je pense, ce qui me touche. Je cherche à m'émouvoir au moins autant qu'à émouvoir. J'aime les contrastes. Autant la douceur que ce qui égratigne. C'est d'ailleurs l'univers de ce disque.» Le secret pour plaire autant tient-il vraiment dans ce parti pris paradoxal de ne pas chercher à plaire? Cabrel affirme le croire, non sans une pointe évidente de mauvaise foi.

La majorité des chansons de ce nouveau disque distillent un léger parfum d'engagement sociopolitique. Au programme: l'immigration, la politique et la religion, mais sans aucun prêchi-prêcha. Les orchestrations sont conçues pour une colonie de guitares et de mandolines, ce qui donne au final ce son riche si caractéristique des albums de Francis Cabrel.

Dans Des hommes pareils, peut-être la chanson la plus facilement repérable de l'album, Cabrel développe en une suite de touches succinctes l'idée que nous sommes tous des frères tendus vers un même espoir de vivre. «Moi, j'ai des îles, j'ai des lacs / Moi, j'ai trois poissons dans un sac / Moi, je porte un crucifix / Moi, je prie sur un tapis. / Moi, je dors sur des bambous / Moi, je suis docteur-marabout / Nous sommes des hommes pareils.» La chanson tourne déjà beaucoup et elle s'ajoutera certainement à une longue liste de succès dont les ritournelles restent accrochées à l'esprit.

«Je raconte ce que je pense dans mes chansons. Je m'étais déjà intéressé à la religion dans des chansons, mais peut-être pas de façon aussi appuyée que maintenant, il est vrai. Je suis un musicien, un père de famille et surtout un citoyen. J'ouvre le journal tous les matins. L'air du temps vient jusqu'à moi. J'ai toujours fait des chansons sociales, mais notre époque est désormais plus violente, plus directe. Et ça doit forcément paraître dans mes textes.»

L'engagement

Notre époque produit-elle des chanteurs plus engagés qu'au temps de ses débuts? «On était plus politisés, dans la mouvance de Mai 68. Mais c'était surtout une époque de rêveries, d'idéalisme. Moi, j'étais maoïste entre 1970 et 1974... Je n'avais pourtant jamais vraiment rien entendu de Mao Tsé-toung! Sous ces étiquettes politiques, il y avait d'abord une sensibilité.»

La chanson d'aujourd'hui porte-t-elle vraiment un monde nouveau en son coeur? «Je chante toujours et je participe à des concerts-bénéfices. À travers mes chansons, j'essaye de mettre des éclairages sur le monde. Mais j'ai fini par croire que ça n'a aucun poids. Au moins, ça soulage ma conscience! J'ai la prétention, peut-être, de croire que mes chansons ne sont pas faites que pour moi. Une chanson va voyager plus tard, grâce à d'autres. C'est ce que je me dis dans mon orgueil: "Peut-être qu'elle fera plus avec quelqu'un d'autre un jour."» Cabrel reprend lui-même volontiers des chansons qui lui plaisent. Au moment où débute notre entretien, Richard Desjardins téléphone d'ailleurs pour dire bonjour, lui dont les chansons ont su voyager mieux en France grâce à la voix chambrée de Cabrel.

Trois chansons de son nouvel album sont des traductions de l'anglais. «Pour Bob Dylan, c'était relativement facile et ça s'est passé plutôt bien puisque nous partageons la même étiquette de disque. Mais pour John Fogerty, j'ai dû essayer plusieurs fois avant d'obtenir les droits.» La chanson est d'ailleurs très librement adaptée de l'orginale. «J'ai pris quelques éléments. J'ai ensuite travaillé à partir de ce que j'avais entendu et vu en Louisiane l'an passé, alors que j'étais là-bas avec Zachary Richard. Au fond, à les retravailler ainsi, c'est comme si elles devenaient mes chansons.»

L'idée d'intégrer ainsi des chansons à son répertoire continue de l'habiter. «Depuis longtemps, j'aimerais pouvoir reprendre, en français et à ma façon, des chansons de Leonard Cohen. En particulier Joan of Arc. Plusieurs des textes de Cohen me fascinent depuis vraiment très longtemps. Peut-être vais-je d'ailleurs revenir à Montréal cet été pour entendre l'hommage qu'on lui prépare dans le cadre du Festival de jazz.»

Les chansons de Cabrel sont toutes le résultat d'une construction mûrement réfléchie. Elles ne sont pas le résultat du seul hasard de la force créatrice mise au service d'une inspiration du moment. «Je me couche tôt et je me lève tôt. Je m'installe à ma table de travail tous les matins à 7h. Je m'efforce d'écrire jusque vers 11h15 ou 11h30. J'aime bien être à la maison pour travailler. Même en tournée, je rentre toujours la fin de semaine. Je lis aussi, pour essayer de me plonger dans d'autres univers et aussi pour nourrir le vocabulaire. Mais je n'aime pas beaucoup la fiction, et encore moins la science-fiction. C'est le réel qui m'intéresse. De petits morceaux du réel. J'ai relu Paul Éluard. Je lis ces jours-ci Into the Wild [Voyage au bout de la solitude] de Jon Krakauer. Ça me donne de la force pour écrire.»