Musique classique - Herbert von Karajan, les vidéos du centenaire

Parmi les multiples parutions soulignant le centenaire de la naissance du chef autrichien Herbert von Karajan, le 5 avril prochain, nous avons évoqué les divers coffrets de disques. Mais le legs comprend également une partie visuelle importante. Sony et Deutsche Grammophon se disputent ce marché.

En artiste narcissique, fasciné à la fois par sa propre image et par les technologies, Herbert von Karajan a cherché dès le milieu des années soixante à se mettre en scène. Son premier partenaire fut Henri-Georges Clouzot. Le réalisateur de Quai des orfèvres et du Salaire de la peur avait réalisé, en 1956, Le Mystère Picasso, documentaire entrant dans l'atelier du peintre, filmant l'art en train de se créer.

C'est cette même démarche qui intéressait Karajan, mais au moyen de la télévision. Il avait imaginé deux manières d'illustrer la «fabrication d'une interprétation musicale»: se faire filmer en répétition et, surtout, en train de donner des leçons de direction à des élèves. Il aurait été intéressant de publier, quarante ans après, ces archives qui semblent constituer une véritable série télévisée.

Deux éditeurs

Les détenteurs des droits sur les vidéos de Karajan n'ont pas attendu le centenaire pour publier des DVD. Dès les débuts de ce support, Sony a veillé à rendre accessibles quelques oeuvres célèbres, telles que les symphonies de Beethoven ou la 9e Symphonie de Dvorák, mais sans rééditer tout le catalogue jadis disponible sur LaserDisc.

De même, Deutsche Grammophon avait rendu disponibles les films de Clouzot (Beethoven, Dvorák, Schumann), l'intégrale des symphonies de Beethoven et trois «essentiels» italiens: La Bohème et Madame Butterfly de Puccini et le Requiem de Verdi filmé à la Scala en 1967.

Le legs vidéo de Karajan se divise en deux. Jusque dans les années 80, le chef a travaillé avec Unitel, qui appartenait au même groupe que Deutsche Grammophon. Comme Karajan voulait être la référence dans les oeuvres du grand répertoire symphonique, il avait subtilement arrangé les choses. Ses grands enregistrements audio DG datent des années 60, il a ensuite repris ce répertoire (Beethoven, Brahms, Tchaïkovski) en vidéo dans les années 70 pour tout recommencer au disque à partir de 1977, puis dans les années 80.

Ces années du disque compact marquent un changement de stratégie vidéo du chef. Il crée la firme Télémondial et réalise en marge de ses enregistrements audio des films qu'il monte dans son sous-sol, transformé en studio. Les musiciens renâclent, souvent réduits à jouer en quasi play-back pour rien d'autre qu'un plan dans une vidéo. Les films veulent donner l'illusion de la spontanéité, du live, mais, à de rares exceptions, ils sont fabriqués. Ce sont ces films Télémondial dont Karajan vendra les droits au patron Sony en échange de l'installation d'une usine de pressage de CD dans son canton!

Une idée de fou

Les DVD nouvellement mis sur le marché se rangent dans l'une ou l'autre catégorie. Les parutions DG sont issues du catalogue Unitel. Il s'agit de concerts des années soixante-dix, indépendants des réalisations CD. Les publications Sony ont été tournées par Télémondial dans les années quatre-vingt, en marge des enregistrements audio, à quelques exceptions près s'agissant de Bruckner et de Richard Strauss. Deux de ces exceptions (les concerts d'Ainsi parlait Zarathoustra et de Mort et transfiguration) seront d'ailleurs diffusées jeudi prochain sur Espace Musique à 20h dans le cadre d'une semaine Karajan (à partir de lundi) aux concerts du soir.

Les parutions (toutes, évidemment, en format visuel 4/3) ajoutent à la piste stéréo d'origine un multicanal 5.1. Mais là, Sony s'est fourré le doigt dans l'oeil en allant réenregistrer les bandes son. Oui, aussi fou que cela puisse paraître, les bandes son d'origine ont été reproduites dans les salles où elles ont été captées, et le son diffusé par des hauts-parleurs placés sur scène a été réenregistré pour permettre la réalisation d'un son multicanal fidèle à l'acoustique du lieu!

Les gens qui ont vendu cette idée de dingue à Sony doivent être morts de rire, mais le résultat est l'ajout d'une espèce de halo de réverbération et une perte du mordant sonore et musical. Tant qu'à faire, je préfère le son un peu crispé des films DG. Ce son manque de graves et ne rend pas le moelleux sonore du Philharmonique de Berlin: mais l'impact est là.

Première conclusion: si vous voulez écouter Karajan et ses orchestres (Vienne ou Berlin), le CD reste le meilleur moyen. Dans le cas des enregistrements tardifs, les CD (parus chez Deutsche Grammophon) sonnent toujours mieux que les DVD Sony équivalents.

Recommandations

L'intérêt premier des vidéos est donc de rendre accessibles des interprétations de concert jamais publiées en audio. Dans le cas de Sony, le choix est clair: on oublie Beethoven et Tchaïkovski. Restent Strauss et Bruckner. S'agissant de Bruckner, le DVD des Symphonies n° 8 et n° 9 (la 8e viennoise de 1988 était connue, la 9e berlinoise de 1985 est nouvelle) est intéressant, mais — malheur pour Sony — le DVD Deutsche Grammophon avec les mêmes symphonies, en 1978 et 1979, est encore meilleur. Pour Richard Strauss, trois moments glorieux — Zarathoustra, Mort et transfiguration et Métamorphoses — surpassent trois excellentes contributions — Symphonie alpestre, Don Quichotte, Une vie de héros. C'est le choix chez Sony, avec, hélas, le regret de la perte d'impact sonore.

Chez DG, le point négatif est une image souvent sombre, notamment dans la Missa solemnis de Beethoven et les Symphonies n° 8 et n° 9 (plus le Te Deum) de Bruckner. Mais ces dernières ajoutent un élément majeur à l'héritage de Karajan: ses meilleures interprétations de Bruckner. Idem pour les Symphonies n° 4 à 6 de Tchaïkovski, qui n'ont jamais été aussi cinglantes. Le Requiem allemand de Brahms à Salzbourg en 1978 est aussi son meilleur, mais l'approche pompeuse et lente reste discutable. Les symphonies de Brahms de 1973 sont, par contre, glorieuses, mais les CD (trois intégrales DG, notamment celle de 1978) bénéficient vraiment d'une plus-value sonore.

Trio de choix: Bruckner-DG, Tchaïkovski-DG, Mort et transfiguration et Métamorphoses de Strauss chez Sony.

***

Collaborateur du Devoir

***

Karajan en vidéo : nouveautés

Deutsche Grammophon. Beethoven: Missa solemnis (Salzbourg, 1979). Brahms: Un requiem allemand (Salzbourg, 1978); les quatre symphonies (Berlin, 1973). Bruckner: Symphonies n° 8 et n° 9, Te Deum (Vienne et Linz, 1978 et 1979). Tchaïkovski: Symphonies n° 4 à 6 (Berlin, 1973).

DG a aussi publié les deux opéras non réédités jusqu'ici: L'Or du Rhin mis en scène par Karajan en 1978, qui faillit mettre Unitel en faillite, ainsi que le couplage Cavalleria rusticana/Paillasse à la Scala en 1968 (avec Jon Vickers en Paillasse)

Sony. Beethoven: les symphonies et le Concerto pour violon avec Anne-Sophie Mutter (Berlin, 1982-1984). Bruckner: Symphonies n° 8 et n° 9 (Vienne, 1988 et concert Berlin, 1985). Strauss: six poèmes symphoniques (Berlin, 1983-1987). Tchaïkovski: Symphonies n° 4 à 6 (Vienne, 1984)