Michel Fugain au Saint-Denis - Une comédie musicale à lui tout seul

Fugain mène aujourd’hui comme hier la logique du spectacle par le bout du nez.
Photo: Pascal Ratthé Fugain mène aujourd’hui comme hier la logique du spectacle par le bout du nez.

Barbe ou pas, tête blonde plutôt que Jésus-Christ superstar manière camembert, 65 piges au lieu de 30 balais, il était remarquablement le même, Fugain, tel que le Saint-Denis nous l'a donné à voir et à entendre samedi, au premier soir de sa première tournée québécoise depuis des lunes. A-t-il déjà été autrement, ce diable d'homme, fût-ce avant le Big Bazar? Sans doute que non. C'est en lui. Ça tient de la torche olympique, ce feu qui lui allume le regard et réchauffe les coeurs. Est-ce ce feu-là que l'on dit sacré? L'expression semble idoine.

C'est qu'il en donne, le gaillard. Vrai, une comédie musicale à lui tout seul. Big Fugain, et tout le bazar. Michel Fugain, sur scène, a toujours eu quelque chose de forain, un peu mime Marceau sur les bords, un peu Arlequin aussi, à la fois jongleur de mots, chanteur de charme et entertainer à l'américaine. Samedi, il était plus que jamais théâtral, avec son lot d'accessoires dans une grande malle de transatlantique (dont une tuque et une foulard, clin d'oeil de celui qui a déjà vu neiger au Québec). Il était aussi plus que jamais complice, lui qui était déjà un as de la connivence avec le public au temps où il nous fréquentait. Souvenir vif: le revoyant, il me revenait en mémoire sa faconde, son bagout, sa volubilité. Ce sens aigu de la communication. Oui, réitérais-je douze ans après son dernier passage aux Francos, c'est tout un art que le sien, art de l'enchaînement souvent drôle et jamais con: Fugain mène aujourd'hui comme hier la logique du spectacle par le bout du nez, à l'aise comme ça ne se peut pas dans cette «belle histoire» qu'il nous conte sur la vie, l'amour, l'amitié... et le soleil, pour reprendre ses mots-clés.

À vrai dire, l'homme était si radieux que l'on en oubliait ce qu'on voulait justement oublier, à savoir que le répertoire a ses creux, et parfois des trous dans les creux. En 41 ans de chansons, ce n'est pas anormal, surtout quand on a connu de tels sommets en si peu d'années, moins d'une décennie entre Je n'aurai pas le temps (1967) et Les Acadiens (1976), une douzaine d'immortelles au total. Forcément, après, ça fluctue, du n'importe quoi (De l'air! De l'air) au terriblement pertinent (La Bête immonde). Rien de familier là-dedans, ses disques des dernières décennies ne nous étant pas parvenus: ça faisait beaucoup de neuf à absorber, si l'on ajoutait le récent Bravo et merci, tout juste débarqué.

De fait, les chansons de ce nouveau disque, pour lequel Fugain a mis en musique des textes écrits pour lui par ses confrères, soeurs et maîtres (de Lama jusqu'au grand Charles Aznavour), tenaient un peu mieux la route, surtout Je parlerai de toi. Parlons de chansons honnêtes, pas désagréables mais pas très adhérentes non plus: ce ne sont certes plus les mélodies de qualité supérieure des grandes années Delanoé-Vidalin: Fugain a un peu perdu la main. C'est humain. Les arrangements, bien légers, salsa sans sel ou reggae sans gel, ne contribuaient pas à la préhension. C'est humain aussi, un peu plus blâmable. Encore heureux que Fugain rende si heureux et que les immortelles, fatalement, fassent leur office. Quand, au rappel, le temps vint de chanter Chante comme si tu devais mourir demain, nous avons chanté. Et nous étions plus vivants après. Merci pour ça, et pour le feu.

Collaborateur du Devoir

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