Musique classique - Lumières et pénombre sur Rachmaninov

Il y a quelques jours, Alain Lefèvre lançait son nouveau disque, consacré principalement aux Études-tableaux opus 39 de Rachmaninov. Très précisément au même moment, nous arrivait le nouveau disque du pianiste russe Alexander Melnikov. Au programme: ces mêmes Études-tableaux. Les regards, opposés, de ces deux pianistes enrichissent la discographie d'un opus mésestimé de Rachmaninov.

Études ou tableaux? Le mystère, s'il y en a un, peut être levé de la manière suivante: ces compositions pour piano seul sont des tableaux musicaux dont la déferlante de notes et la difficulté technique diabolique justifient très largement qu'on y associe l'étiquette d'«études».

Il faut donc assurément que le pianiste nous raconte quelque chose et qu'il crée des ambiances sonores. Rachmaninov lui-même était très peu disert sur les évocations des neuf pièces qui composent cet ensemble d'une quarantaine de minutes.

Lorsque son collègue Ottorino Respighi le contacta, désireux d'orchestrer certains numéros (un admirable enregistrement de ces orchestrations a été réalisé par Eiji Oue chez Reference Recordings), Rachmaninov consentit à lâcher quelques titres: La mer et les mouettes pour la 2e, Le Petit Chaperon rouge et le loup (6e), Marche funèbre (7e) et Marche orientale (9e).

Rachmaninov aurait pu dire tout autre chose (La mer et les mouettes pour l'étude-tableau op. 39 no 2, quelle galéjade!), mais Respighi, qui n'était pas son psychanalyste, s'en est contenté. À tort ou à raison, j'y vois rôder la mort, ou, à tout le moins, une angoisse existentielle. Il est intéressant de noter que ces pièces datent de 1916 et 1917, époque de la Révolution russe. La fin d'un monde pour Rachmaninov. Le sien. Le 22 décembre 1917, Rachmaninov quittait son pays avec sa femme et ses deux filles. Il passa Noël à Stockholm.

Les pianistes

Alain Lefèvre avait joué à Lanaudière, en juillet 2007, un programme regroupant déjà, comme au disque, l'opus 39 de Rachmaninov et les Klavierstücke D. 946 de Schubert, le complément sur le disque. Il n'a jamais caché sa véritable passion pour Rachmaninov.

Alexander Melnikov, né en 1973 à Moscou, est un disciple de Sviatoslav Richter et un élève d'Elisso Virsaladze. Il enseigne le piano au conservatoire de Manchester et s'est signalé dans plusieurs disques Harmonia Mundi, notamment la Sonate à Kreutzer de Beethoven, avec Isabelle Faust, le trio Dumky de Dvorák, avec Isabelle Faust et Jean-Guihen Queyras, ainsi qu'un récital Scriabine. Le complément de ses Études-tableaux est constitué des non moins redoutables Variations sur un thème de Corelli et de Six Poèmes, opus 38, mélodies chantées par la soprano Elena Brilova. Les paroles «La nuit dans mon jardin, pleure un saule pleureur. Qu'il est inconsolable, le saule au triste coeur» ouvrent cet opus 38. À bon entendeur...

Les visions

Entre études et tableaux, Alain Lefèvre a vite choisi: ce sont des tableaux, et la force de la picturalité l'amène à adopter des tempos plutôt mesurés, et parfois étonnamment lents, comme dans le chef-d'oeuvre qu'est la 5e Étude-tableau. Comme par hasard, cette pièce (la plus connue) est le point nodal de l'oeuvre, le centre, qui sépare deux blocs de quatre (nos 1 à 4; nos 6 à 9), dans lesquels le «second mouvement» (études nos 2 et 7) est à chaque fois une étude lente et longue.

Le concept sonore chez Alain Lefèvre correspond à ce qui convient à Rachmaninov: un son très nourri, creusé, avec une main gauche puissante mais jamais. De ce point de vue, Lefèvre et Melnikov déclassent une majeure partie de la concurrence. Autre avantage — et sur ce point, ils sont à armes égales —, tous deux jouent de pianos très bien réglés et bénéficient de prises de son exceptionnelles.

Alain Lefèvre est donc un peintre, et je le soupçonne d'aimer les nuances de gris, ou, en tout cas les ombres. Sa narration, dans ce périple musical, va toujours dans le sens d'une sorte de nostalgie, de douleur et de violence rentrée ou exprimée. Il applique cette même souffrance torturée à Schubert et, là, notamment dans le second des Klavierstücke, la démarche devient très contestable. Mais l'interprétation d'Alain Lefèvre des Études-Tableaux op. 39, si elle n'est pas la première vision à connaître de cette oeuvre, s'avère un regard passionnant, notamment pour qui a déjà apprivoisé cette oeuvre. Melnikov propose une approche plus attendue, mais éblouissante.

Dès la première Étude-tableau, on tombe à la renverse. En sorcellerie pianistique, Melnikov surclasse même Nicholas Angelich, un enregistrement traditionnellement cité en référence. Mais qui plus est, Melnikov surpasse également ses prédécesseurs homologues quant à l'aspect narratif. Il habite les mouvements lents, sans rien surjouer.

Il y a d'évidence une «tradition russe» de l'interprétation de ces pièces, qui tente de faire la balance entre les sortilèges techniques et l'éloquence, tradition à laquelle se rattache même Rachmaninov, qui a enregistré lui-même quelques Études-tableaux. Elle est plus virevoltante, avec des appuis plus différenciés, que l'introspection profonde et douloureuse opérée par Alain Lefèvre.

Là où le pianiste québécois réinterprète l'opus 39, le Russe nous donne la plus flamboyante interprétation «classique»; Alain Lefèvre va au-delà du miroir, Melnikov le fracasse.

Collaborateur du Devoir

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LES ÉTUDES-TABLEAUX OP. 39

Alain Lefèvre.

Analekta AN 2 9278.

Alexander Melnikov. Harmonia Mundi HMC 901 978.

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