Vitrine du disques - Disques classiques

Le disque, parfois, se fait témoignage de moments forts du monde du concert. Ainsi, depuis quelque temps, des échos nous parviennent d'Europe (centrale surtout, où la tradition dans laquelle s'inscrit cette production perdure fièrement) qui relatent que le pianiste austro-hongrois András Schiff ravage tout sur son passage en interprétant Schumann tant comme accompagnateur de cycles de lieder que comme soliste dans le répertoire pour piano seul. Le répertoire retenu pour le concert ici enregistré (le soir du 30 mai 1999 au Tonhalle de Zurich) fait partie de ce corpus d'oeuvres dites «pour initiés», parmi les dernières de ce qu'on appelle la «grande période» de Schumann, qui se termine vers 1840.

András Schiff In Concert


Robert Schumann: Humoreske, op. 20; Noveletten, op. 21; Sonate en fa mineur, op. 14; Nachtstücke, op. 23, no 4. András Schiff, piano. Coffret de deux disques ECM New Series ECM 1806/07.





L'Humoreske et les Noveletten ne sont pas parmi les compositions les plus entendues. On les croit donc moins bonnes, ce qui est une grave erreur. Moins empreintes de visions spectaculaires ou de programme spécifique, ce sont des oeuvres au contenu plus énigmatique qui exigent un effort identique à celui qu'on consacre à bien saisir la profondeur d'un poème. On peut le goûter en surface, mais en s'imprégnant du vernis, on pénètre dans des dimensions et des réseaux vertigineux de sens. C'est le défi que s'est lancé Schiff, qu'il relève avec brio et qu'il nous impose avec maestria.


Effort exigé de notre part, donc. Quelle gratification en retour, cependant! Si les Noveletten ne sont pas toutes du même niveau artistique — comme les mouvements intermédiaires de la Sonate qui termine le programme —, tout y est pensé et pesé pour prendre une signification hautement poétique et symbolique. Ce n'est pas aussi intense que ce qu'un Pollini arrive à trouver, mais cela reste d'une intimité de vue propre à bien des facettes de ce répertoire.


Pour l'Humoreske et le mouvement initial de la Sonate, ce récital s'avère fabuleux. Schumann, de son propre aveu, n'espérait guère de succès pour son opus 20, le jugeant aussi formidablement réussi qu'un peu hermétique. N'ayez crainte, Schiff ouvre les portes de cet univers avec une conviction désarmante de naturel. De plus, les difficultés de jeu sont complètement gommées et ne paraissent ardues que lors de certains passages de la Sonate, voulus tels afin que l'effet d'écriture qui fait mousser l'effet jubilatoire de la pyrotechnique digitale repose l'esprit tout en attisant la stupéfaction de l'exploit pianistique.


Il demeure toujours ardu de définir ce qu'une telle interprétation apporte; le propre de cette musique est de ne se dévoiler que comme si on faisait partie d'un cercle d'initiés. Capté sur le vif, cet enregistrement parvient à nous en donner l'impression prégnante, comme en une sorte de baptême secret, pour autant que vous lui accordiez le moment privilégié qu'il réclame (avec un minimum de concentration, on perçoit même l'intensité d'écoute de la salle, un vrai prodige). En plus, comme toujours chez ECM, la présentation est impeccable et le texte du livret absolument remarquable, lui qui orientera admirablement votre écoute sans la biaiser. À l'heure des disques bon marché qu'on consomme et oublie, il est bon de retrouver des «produits» qui tiennent fort haut le flambeau de l'excellence et qui restent, quitte à demander un débours supplémentaire de votre part. Nul qui s'intéresse ou se passionne pour Schumann ne sera déçu.





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Ravel - Hewitt


Maurice Ravel: intégrale de l'oeuvre pour piano seul. Angela Hewitt, piano. Coffret de deux disques Hypérion CDA67341/2.


La pianiste d'Ottawa Angela Hewitt est de cette trempe d'artiste qui, au départ plus que très douée, mûrit fort uniquement avec le temps. Sa préférence semble pencher vers les projets de grande envergure. Le parangon de cela est l'intégrale de la musique pour clavier de Bach qu'elle poursuit, tant au disque qu'en concert. Bien sûr, elle s'aménage des trêves: un disque tout-Messiaen a fait sensation il y a quelque temps. Cette fois, elle ose non pas un programme Ravel mais l'intégrale de la musique pour piano seul de ce grand Français.


Il y a deux manières d'aborder des intégrales: soit l'interprète joue tout pour liquider des comptes, soit il se penche aussi studieusement qu'amoureusement sur les partitions pour en saisir l'essence, évoluer et nous emmener ailleurs avec lui. Sans se tromper, force est de reconnaître que telle est la voie royale choisie par Angela Hewitt.


Hypérion est une maison qui privilégie les prises de son feutrées, pas très brillantes. Si, dans ce cas-ci, on peut le regretter un tantinet, cela montre du moins un réel mérite: celui de mieux orienter l'écoute vers l'intérieur du répertoire. Ravel se voulait séducteur, ce à quoi s'accrochent bien des interprètes; de là sa prédilection pour l'orchestration de génie et la perfection de ses harmonies. Il disait aussi: «N'interprétez pas ma musique, jouez-la.» Hewitt, ne disposant pas de la palette rutilante de l'orchestre, arrive à recréer la variété des timbres que le piano peut livrer. Pas à la manière d'un palliatif, davantage comme essence de l'oeuvre.


En effet, elle interprète tout avec la discrétion de l'intelligence sensible et du bon goût aristocratique. Elle se plaît à faire ressortir tel petit contre-chant inconnu ici, voix secondaire souvent omise là, et nous fait apprivoiser un Ravel un peu plus polyphonique qu'à l'ordinaire. Elle ne tombe pas dans le panache des Argerich ou Pogorelich, si efficace, se tournant plutôt entièrement vers le coeur de la musique ou des programmes — Ravel adore faire des portraits, raconter des histoires fantastiques — sous-jacents à certaines pièces.


À l'aise en ce domaine, cela l'aide énormément dans les morceaux plus «intellectuels»: la sensualité est présente, la froideur aussi (en un curieux mélange très typique de Ravel), ce qui suscite une attention qui ne saurait défaillir tant le pouvoir gravitationnel du jeu au piano est intense, sans que rien n'y paraisse pourtant, l'effort technique étant totalement transcendé par la vision musicale.


Des exemples: il faudrait citer tous les Miroirs (surtout Noctuelles et Oiseaux tristes), la célébrissime Pavane, les Jeux d'eau (géniale réponse à ceux de Liszt) ou les Valses nobles et sentimentales. Même dans les pages plus connues, comme la Sonatine ou Le Tombeau de Couperin, on sent qu'on trouve ou apprend quelque chose de neuf.


La perfection technique n'est pas toujours au rendez-vous, cependant: ces quelques inégalités sont toutefois choses mineures quand on parvient à cette hauteur de vue. En ordre croissant, on se doit de conclure qu'il s'agit ici de grand piano, de grande musique et d'une magnifique interprétation.