Musique -L'enfant qui n'a pas su grandir

Avec Le Portrait d'André Mathieu, la journaliste et romancière Hélène de Billy marche sur des oeufs: comment donner de la consistance à un récit qui ne peut se revendiquer biographique, faute d'éléments tangibles suffisants?

Un roman de plus. Un roman dans l'air du temps pour André Mathieu, cette figure québécoise à laquelle personne ne s'est intéressé entre 1976 et la parution de l'enregistrement du Concerto de Québec par Alain Lefèvre en 2003.

Il va bientôt y avoir un film, réalisé par Luc Dionne. Alors, ce «thriller romantique» nous arrive-t-il avant une pièce de théâtre, des avis favorables de la Commission de toponymie pour porter de six à soixante le nombre des rues et avenues qui le rappellent à notre souvenir, voire — qui sait? — un hommage des Têtes à claques, bricolant une saynète sur un pianiste poivrot?

À la page des remerciements, un nom brille par son absence: celui d'Alain Lefèvre. Le pianiste a consacré plus de deux décennies à rassembler tous les documents possibles sur André Mathieu. Il les a mis à la disposition de Luc Dionne pour le scénario de son film et de George Nicholson, qui est en train de rédiger la «biographie officielle» de Mathieu. On peut subodorer que les Éditions La Presse, qui ont dû se passer de ces archives et ont choisi avec Hélène de Billy la voie d'une «oeuvre de fiction», ne seront pas les éditeurs de la fameuse «biographie officielle» qui verra le jour en même temps que le film, dans dix-huit mois.

Il y a déjà eu une saga biographique sur Mathieu. Publiée en 1976 (lors de la précédente vague d'intérêt pour le compositeur) par les Éditions Héritage, elle était l'oeuvre de Joseph Rudel-Tessier et reposait largement sur les archives de la mère du compositeur. Voici un ouvrage plus au goût du jour. Dans le genre, il faut avouer qu'Hélène de Billy se débrouille bien, notamment dans les à-côtés, des descriptions du milieu artistique de l'après-guerre.

Le récit est raconté, en 1979, par un personnage fictif, Aimé Laliberté, nom prédestiné pour un présumé fils illégitime d'un compositeur enchaîné (à ses parents, à un milieu, à un pays). Cet Aimé cherche à savoir qui est son père et l'interpelle en l'appelant «vieux». C'est parfois pénible. Aimé recherche aussi un tableau, le portrait d'André Mathieu de Léo Ayotte. Il le retrouve catalogué sous le titre de Portrait d'un homme au musée de Chicoutimi.

Ébauche de portrait

L'astuce narrative permet à la fois de remplir des pages et de brasser divers éléments, pas forcément dans l'ordre. On sent que l'ensemble est nourri par des recherches et qu'Hélène de Billy a quelques idées sur le personnage et son entourage. Le livre est en fait la mise en scène de ces idées. Sur son père, Rodolphe Mathieu: «On ne bat pas son père impunément. Comme un poison dont l'effet se fait sentir lentement, ton exploit finira par te peser, par te consumer.» Sur sa mère: «Minou exerce son emprise sur ton esprit. Ayant décidé avant même ta naissance que tu serais un être d'exception, elle t'invente un peu plus chaque jour. Si tu l'écoutais, tu ne grandirais jamais. D'ailleurs, elle n'a jamais cessé de mentir sur ton âge.» Sur le Québec: «Tu n'avais pas réussi à réparer notre impuissance. Nous n'allions pas te le pardonner.» Tout cela forme une ébauche, une suite d'esquisses.

Pistes et mystères

Dans les hypothèses et jeux de pistes instillés subrepticement (dont celle de Mathieu qui serait lui-même un fils illégitime), il y a quelques idées intéressantes, plus ou moins discutables. Par exemple, que l'engouement de Paris pour l'enfant prodige aurait aussi été le fait des organes de presse de droite, qui avaient pris Mathieu comme modèle du «petit chrétien», par opposition aux «petits Juifs, favorisés par la précocité de leur race».

Plus discutable, cette appréciation d'Aimé sur l'année 1946: «musicalement tu as atteint une maturité qui ne peut que te servir». Est-ce vraiment sûr? Mathieu n'est-il pas le prototype de l'enfant auquel on a volé son enfance et qui n'a pas réussi son passage à la vie d'adulte?

On est là dans le coeur du mystère et au centre de ce qu'Hélène de Billy élude totalement: il est relativement facile d'en tartiner long sur le jeune prodige et sur le «has been» soûlon des pianothons, mais qu'y a-t-il entre les deux? Comment est-on passé de l'un à l'autre? Qui a empêché l'éclosion de Mathieu — sa mère, son père, les critiques, des collègues, les agents, les édiles? — et pourquoi? Pourquoi Mathieu a-t-il si peu grandi musicalement, restant un créateur de mélodies plus qu'un compositeur capable de développer une idée, de l'orchestrer?

André Mathieu est un emmental: appréciable fromage avec des trous. Ici, les trous sont très gros. Les quelques insinuations sur un engagement politique favorable à la droite dure ne dispensent pas d'une véritable étude sur la position de Mathieu par rapport à son pays et à son art et, en retour, de l'attitude de ceux qui régentaient ces sujets vis-à-vis du compositeur. C'est à George Nicholson que revient la mission de faire la lumière.

Le livre d'Hélène de Billy est un divertissement habilement ficelé... en attendant.

Collaborateur du Devoir

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Le portrait d'André Mathieu

Hélène de Billy

Éditions La Presse

Montréal, 2007, 254 pagess

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