Le pianiste sans faille

Oscar Peterson, une des plus grandes figures de l’histoire du jazz.
Photo: La Presse canadienne (photo) Oscar Peterson, une des plus grandes figures de l’histoire du jazz.

C'est tout simple: il y eut d'abord le piano joyeux de Jelly Roll Morton, puis le piano charnel de Duke Ellington, le piano économe de Count Basie, puis le piano bancal de Thelonious Monk. Ensuite? Il y eut la puissance d'Oscar Emmanuel Peterson. La puissance doublée d'un swing sans faille. À telle enseigne qu'après lui, c'est bête à dire, la manipulation des touches ébène et ivoire ne pouvait plus être ce qu'elle avait été jusqu'alors. Décédé à l'âge de 82 ans dimanche soir, Peterson était colossal. Il le demeure.

Commençons par une lapalissade: dans la vie des grands de ce monde, au sens évidemment noble du terme, il y a toujours ce moment au cours duquel tout bascule, souvent pour le pire, parfois pour le meilleur. Dans le cas d'Oscar Peterson, né à Montréal le 15 août 1925, le bouleversement s'est produit au cours de l'année 1949.

À l'époque, le prodige formé par sa soeur Daisy, la très religieuse Daisy, se produisait en trio à l'Alberta Lounge, cabaret alors situé là où on a érigé une râpe à fromage faite hôtel à la lisière de la place du Canada. Régulièrement, les spectacles de Peterson étaient diffusés sur les ondes de CFCF.

Toujours est-il que l'un d'eux fut entendu par le producteur américain Norman Granz alors qu'il était assis dans un taxi qui le ramenait à Dorval. Subjugué davantage que séduit par la virtuosité de ce fils d'immigrants originaires des îles Vierges, Granz ordonna au chauffeur de l'amener à l'Alberta Lounge. Au terme du set, Granz parvint à convaincre un jeune homme qui avait jusqu'alors refusé de faire le saut dans la cour des bonzes du jazz.

Ce refus, fait d'une crainte de l'inconnu et d'une timidité certaine, découlait d'un environnement familial où la protection des parents alternait avec l'imposition d'une discipline qu'on qualifierait aujourd'hui de fer. À cela, il faut ajouter un drame: la mort prématurée d'un de ses frères, aussi doué que lui pour la chose pianistique.

Cela étant rappelé, Peterson s'est donc lié à Granz. Ce dernier était réputé être un producteur d'autant plus exigeant avec les musiciens qu'il avait sous contrat qu'il exigeait beaucoup, et avec raison, des propriétaires de salles, de cabarets et de clubs. Après avoir été témoin des conditions misérables imposées aux Charlie Parker, Dizzy Gillespie et consorts, Granz avait adopté le principe suivant: faire en sorte que les artistes vivent convenablement de leur art pour qu'ils restent avec lui. CQFD: les présenter dans des salles dignes de ce nom et non plus dans des bouges.

Ce principe, entre autres raisons, explique sa présence à Montréal en 1949. Kansas City n'était plus une ville ouverte; Montréal l'était. New York mise à part parce qu'elle est toujours une exception, Montréal était la seule ville avec Chicago où les cabarets fermaient au petit matin et où l'alcool se consommait avec inflation. Il y avait l'Alberta Lounge, mais il y avait aussi le Café Saint-Michel, l'Hôtel Windsor, le Mount Royal, Chez Maurice, le His Majesty's et autres endroits où défilaient Count Basie, Duke Ellington, Cab Calloway, etc.

À peine associé à Granz, Peterson devint le pivot rythmique du Jazz At The Philharmonic (JATP). Comme ce nom l'indique, il s'agissait de présenter des musiciens dans des salles aussi grandes qu'ornementées. Au cours de cette aventure, qui fut d'ailleurs longue, Peterson accompagna Lester Young, Harry Edison, Coleman Hawkins, Ben Webster et Benny Carter, sans oublier Ella Fitzgerald.

Parallèlement, Peterson se mit à jouer en duo, avec un contrebassiste pour être précis. Lequel? Ray Brown. C'est d'ailleurs après qu'il eut joué avec Peterson que Brown quitta le Modern Jazz Quartet. Au début des années 50, cette formation invite le guitariste Herb Ellis à la rejoindre. Ce trio devait établir un standard qui, encore aujourd'hui, est autant observé qu'admiré. Si on veut goûter la traduction musicale du raffinement et de la fluidité, sa maîtresse, alors il faut se saisir d'un de ses enregistrements.

On a souvent comparé le jeu de Peterson à celui d'Art Tatum. Même si on sait que ce dernier fut un virtuose du piano, on a toujours été agacé par cette inclination qu'il avait pour l'étalage de ses prouesses techniques. Consacrer Peterson unique héritier de Tatum, c'est faire l'impasse sur l'immense talent de Peterson en tant qu'accompagnateur.

Prenez Ben Webster. On peut l'entendre en compagnie de Tatum, puis en compagnie de Peterson. Et alors? Parfois — on dit bien: parfois —, le premier l'étouffe. Tatum en remet tellement qu'il gèle ou intimide toujours Webster. Alors qu'avec Peterson... Webster se régale! Il est à l'aise parce que le pianiste déploie une maîtrise du rythme propre à favoriser la sculpture de la note après la note. Jamais Peterson ne joue contre ses complices mais bien pour et avec eux. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter Ben Webster Encounters Oscar Peterson (Verve). Il est d'ailleurs significatif que le savant de la ballade au saxo ténor ait fréquemment fait appel à Peterson.

Dans les années 60, Peterson allait se manifester avec l'enregistrement d'un des plus grands succès phonographiques de l'histoire du jazz. Il s'agit de Night Train, toujours sur Verve. Il y a toujours un contrebassiste, ici Sam Jones. Mais le guitariste a été remplacé par un batteur, en l'occurrence Ed Thigpen. On mentionne ce fait qui n'a rien de divers parce qu'une nouvelle école de pianistes, de trios, venait d'émerger.

Voilà: dans la foulée du be-bop, certaines qualités du swing avaient été gommées au profit d'une saine agressivité, d'une juste colère. Parallèlement, à la faveur de ce jazz conçu sous le soleil de la Californie, certaines vertus du swing avaient fait place à l'introspection, à la méditation, au silence. On pense à Bobby Timmons, Horace Silver, Sonny Clark, Bill Evans et bien évidemment Paul Bley.

Et alors? La publication de Night Train fut si on peut dire à l'image du pavé lancé dans la mare, de la bouteille jetée à la mer. Chose certaine, le swing qui suinte tout au long de cet enregistrement contrastait énormément avec les autres. On ne dit pas que l'un est meilleur que l'autre, mais... comment dire? Night Train était et reste toujours rafraîchissant.

On sait peu, bien trop peu, que Peterson fut le modèle à imiter pour deux autres immenses musiciens: les Montréalais Oliver Jones et Paul Bley. Le premier a poussé cet exercice d'admiration jusqu'à se former auprès de Daisy. Le second? Après avoir remplacé Peterson à l'Alberta Lounge, lui qui avait pris des cours auprès d'un autre professeur de Peterson, le Hongrois Paul de Marky, qui enseignait alors à McGill, Bley s'est construit contre Peterson. L'un a suivi le père avec le succès que l'on sait, l'autre l'a tué pour fomenter des révolutions musicales aujourd'hui admises et admirées de tous. C'est à eux deux que nous offrons nos plus sincères condoléances.

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