Musique classique - La gloire de l'ange déchu

Il y a des DVD qui vous donnent envie de pleurer. Vingt ans déjà que l'ange du piano Ivo Pogorelich a enregistré en vidéo dans un château près de Turin ces oeuvres de Chopin, Haydn et Mozart. Dix ans déjà qu'il ne nous a rien donné au disque, que ses retraits de la scène musicale alternent avec de fugaces réapparitions.

Les derniers retours sur scène ont entraîné des critiques désastreuses, décrivant un pianiste désormais enfermé dans une sorte d'autisme musical. Mais même dans sa période la plus glorieuse, Ivo Pogorelich a souvent été décrié: trop beau, trop sûr de lui (en apparence), trop talentueux: certaines coteries en Europe (comme par hasard celles-là mêmes qui trouvent du talent à M. Luganski!) ne lui pardonnaient pas tant d'affronts.

Ivo Pogorelich s'est tenu loin des intrigues. Il a suivi un chemin, celui du raffinement poussé à un degré presque obsessionnel. «At the peak of his career», comme l'écrit l'éditeur: en 1987, Pogorelich était au sommet. Il évoluait même sur une autre planète!

La leçon de piano

Ivo Pogorelich a enregistré en vidéo dans le cadre de belles demeures italiennes des oeuvres de Bach, Scarlatti, Mozart, Haydn, Beethoven et Chopin. Le premier DVD, consacré à Bach, Scarlatti et Beethoven, était paru il y a un an et demi. Restaient à publier les enregistrements Chopin et les deux sonates de Haydn et Mozart.

L'image en 4/3 est admirablement éclairée et donc très définie. Contrairement à bon nombre de DVD, il n'y a pas de moins-value sonore notable par rapport à un disque. La caméra, dans un montage qui respecte le rythme de la musique, fait alterner un cadrage sur les doigts et des plans de face. Pogorelich pose un peu avec ces allures d'ange qui perçoit toute la souffrance du monde.

Les quatre interprétations de Chopin sont les premiers stigmates de ce parcours esthétique qui mènera Pogorelich à une introversion croissante. Si le deuxième mouvement de la Troisième Sonate éblouit par la dextérité et la mobilité, le début du largo, très lent, à la limite de la décomposition, est critiquable, mais le cantabile qui suit est encore plus beau que celui d'Emil Guilels: on pardonne donc. Ce Chopin est d'une gravité et d'une densité inaccoutumées, comme en témoignent, dès le début, la Polonaise et le Nocturne.

En chemise blanche, Pogorelich interprète Haydn et Mozart avec le même raffinement digital que dans ses Suites anglaises de Bach et ses Sonates de Scarlatti. Le réalisateur n'a pas besoin de scruter le pianiste de face: ici, ce sont les doigts qui sont les vedettes. Par opposition aux allegros, le mouvement central de Haydn est dépouillé et lent. Ces oppositions rythmiques marquées imprègnent également l'interprétation mozartienne.

Ivo Pogorelich a été, de 1980 (date du fameux scandale au concours Chopin) à 1996 (année de la mort de son épouse et inspiratrice Aliza Kezeradze), un pianiste et un artiste incomparable pour son sens de la sonorité et son habileté diabolique. Ce DVD, comme le précédent, nous permet de nous remettre en mémoire cette simple évidence.

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Collaborateur du Devoir

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- Ivo Pogorelich

Chopin: Polonaise, op. 40, n° 2; Nocturne, op. 55, n° 2. Prélude, op. 45; Sonate n° 3. Haydn: Sonate en la bémol majeur Hob XVI:46. Mozart: Sonate K. 331 «Alla turca». Enregistrements de 1987 DVD DG 073 4046

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